Imprévoyantes et insoucieuses de l'avenir, les jeunes nations, comme les jeunes individus, se complaisent dans le passé. Ce sont de pieux enfants qui voient en beau tout ce qu'ont fait leurs pères, qui professent un doux culte pour les souvenirs, non pour ceux de la triste réalité et de l'histoire nue et froide, mais pour les souvenances embellies de tous les charmes de l'imagination, colorées de toutes les fantaisies du mystère.

Et remarquez qu'au milieu de ces rêveries où s'égare la jeune raison des peuples, c'est encore l'histoire qu'ils croient écrire ou entendre; ils sont de bonne foi dans leurs gracieux mensonges; car leurs œuvres ne seraient pas empreintes de tant de génie, s'ils avaient menti sciemment. Ils ont été les premiers à croire en leurs propres créations.

Et d'ailleurs, qui oserait affirmer que la vérité n'y est point? Je veux dire la vérité morale, poétique, la vérité de sentiment et d'impression.

C'est dans les plus beaux siècles de l'antiquité, que l'on a manifesté le plus d'admiration pour les écrivains poétiques des premiers âges. La Grèce a eu des temples pour Homère, des autels pour Hésiode. Elle a, pour ainsi dire, divinisé les neuf livres de l'histoire un peu fabuleuse d'Hérodote, en désignant chacun d'eux sous le nom de l'une des neuf Muses. Là il ne s'est pas trouvé des hommes qui, sous prétexte de je ne sais quelle renaissance, ont répudié les premiers et les plus beaux monuments de la littérature nationale. On n'a point vu dans Athènes des professeurs d'égyptien et de persan, impatroniser, dans les jardins d'Académus, les livres venus de Memphis et d'Ecbatane, et proscrire ceux des rapsodes, d'Eschyle ou de Thespis.

Nous avons été moins sages.

—Dans notre fanatisme pour l'antiquité grecque et latine, nous autres Français, nous avons oublié tout-à-coup les titres de notre propre gloire pour une gloire d'emprunt; d'inventeurs qu'étaient les pères, les fils sont descendus au rôle de traducteurs.

Au temps de saint Louis, on créait une langue; et avec cet idiome tout neuf on écrivait de gigantesques épopées. L'architecture, la sculpture, autres expressions de la société, élevaient des monuments qui n'avaient point eu de modèles jusque-là, et qui depuis n'eurent point d'imitateurs. Au quinzième siècle, on parut se lasser de ses propres richesses; l'art chrétien sembla ne plus suffire. Il se fit en Europe une invasion de Grecs et de Latins qui nous imposèrent leur langue, leur littérature et presque leurs mœurs; ce que n'avaient pu faire autrefois la conquête romaine et une occupation de trois siècles. Nous fûmes presque honteux de nos vieux romans de chevalerie, de nos vieilles églises, de notre vieille foi.

On vit alors des savants, des prélats qui, pour l'amour du grec, se seraient faits volontiers prêtres de Jupiter ou d'Apollon. Ne s'est-il pas rencontré un cardinal Bembo, qui recommandait à Sadolet de ne pas trop lire les épîtres de saint Paul, de peur de gâter son style cicéronien: Omitte has nugas, disait-il....

Bref, nous en sommes venus au point d'oublier qu'avant Malherbe et Racan il y avait des poètes plus grands, plus originaux surtout que Racan et Malherbe.

Si, de temps à autre, un souvenir tombait sur ces œuvres du moyen-âge, c'était un souvenir de mépris et d'insulte. (Voyez Boileau, Art poétique).