A la vérité, au siècle dernier, quelques littérateurs ont cherché dans l'ancienne poésie française des motifs de romans et des sujets d'opéras comiques. Quelques-uns même, comme Legrand d'Aussy, se sont livrés avec un certain soin et non sans un certain succès à l'étude de ces vieux monuments. Ce n'était point assez...—Les bénédictins, plus érudits et surtout plus judicieux que le cardinal Bembo, ont commencé dans leurs amplissimes collections, et dans l'histoire littéraire de la France, à rendre justice aux productions de tant de génies méconnus. C'est dans les bibliothèques de leurs couvents que furent religieusement conservées, durant des siècles, ces chroniques, ces poèmes dont l'existence n'était révélée qu'au petit nombre. Ne pouvant lutter contre l'ignorance et le dédain universels, ils gardaient ces précieux dépôts, en attendant des temps meilleurs; et se bornaient à en montrer parfois quelques parcelles, comme pour essayer et préparer le goût public.

Parmi les causes qui ont longtemps inspiré une sorte de dégoût pour cette littérature romane, il en est une qui peut-être n'a pas été assez remarquée; c'est l'ignorance où l'on est resté jusqu'à nos jours des formes et des règles de l'ancien langage français. Le lecteur était comme rebuté par l'incohérence et la barbarie qui paraissaient régner dans cet idiome; on se figurait qu'il n'était soumis à aucune loi grammaticale, à aucune convenance syntaxique.

On se demandait pourquoi l'écrivain emploie tantôt l'article li et tantôt l'article le; pourquoi un nom singulier prend parfois l's final, et pourquoi le même mot au pluriel en est souvent dépourvu; par quel caprice les noms propres varient-ils sans cesse de terminaison: Pierre, Piéron; Gui, Guion; Marie, Marien; Alaïs, Alaïde, etc.

Ainsi, outre l'obscurité nécessaire d'un langage dont la plupart des mots sont aujourd'hui rayés de nos vocabulaires et mis au rang des morts, on était encore déconcerté et comme fourvoyé par ce mépris apparent de toute règle; et l'on n'avait guère confiance dans les œuvres d'écrivains qui semblaient violer si outrageusement les plus simples lois de l'orthographe.

Ces objections étaient demeurées sans réponse; et les bénédictins qui avaient tout entrevu, mais qui n'ont pas eu le temps de tout approfondir, ont consigné dans leur Nouveau traité de Diplomatique une remarque qui a donné l'éveil sans doute à notre illustre Raynouard. Cet académicien, poète lui-même, a étudié avec un amour de poète les œuvres dédaignées des troubadours et des trouvères; et c'est véritablement lui qui en a retrouvé et refait la grammaire. Il résulte de ses travaux que cet idiome, loin d'être livré à l'arbitraire et à l'anarchie, comme on se le persuadait, a été soumis à des règles vraiment rationnelles. Fils du latin, il est, comme le latin, au rang des langues transpositives où les désinences varient, suivant la fonction que remplit le mot dans la construction phraséologique. Ainsi s'expliquent toutes ces anomalies; ainsi disparaissent les accusations d'irrévérence pour la syntaxe.

Il est vrai que souvent dans les manuscrits, dans les chartes, ces règles se trouvent violées; mais alors il faut s'en prendre à l'ignorance des copistes, ignorance peu surprenante dans ces temps reculés, puisque de nos jours elle est encore si commune parmi nos scribes de profession, voire même parmi certains magistrats municipaux, plus habiles, j'aime à le croire, à faire des règlements de police qu'à observer eux-mêmes ceux de la grammaire.

Les grandes compositions poétiques du moyen-âge, que l'on nomme romans de chevalerie ou chansons de geste, sont de trois sortes, ou plutôt sont renfermées dans trois cycles principaux: 1.º cycle d'Alexandre. 2.º cycle de la Table ronde. 3.º cycle de Charlemagne.

Les romans du premier cycle sont consacrés au récit des exploits d'une foule de héros antiques: Jason, Enée, Hector, Philippe de Macédoine et son fils. Ce sont des fictions qui ne supportent pas la critique historique. Les lieux, les temps et les personnes y sont étrangement dénaturés et confondus.

Au cycle de la Table ronde, se rapportent les poèmes qu'ont inspirés les traditions bretonnes, qui nous racontent tant de merveilles de Clovis et d'Arthur, tant de victoires remportées sur les Pictes, les Angles et les Saxons.

Karle le Grand, avec sa race et ses douze pairs, vrais ou faux, a fourni matière au plus ancien et au plus beau cycle poétique du moyen-âge. Là encore l'histoire proprement dite n'est pas toujours religieusement respectée; et l'on rencontre dans ces épopées, tout-à-fait françaises et de fond et de forme, bien des héros fictifs, bien des évènements imaginaires.