C'est que jamais les trouvères ne célébraient les gestes contemporains auxquels il manque toujours un certain prestige, mais des faits advenus un siècle ou deux auparavant, faits que leur imagination échauffée par les souvenirs populaires pouvait quelquefois dénaturer, mais qu'elle revêtait toujours des formes les plus poétiques.
De là ce caractère de vérité morale, et cette couleur de localité qui feront à jamais le charme principal de nos vieux romans de chevalerie.
Et, en effet, ces actions héroïques, ces évènements singuliers, ces personnages merveilleux qui posent si bien dans les récits de nos bardes, c'étaient des personnages jadis fameux dans la contrée; c'étaient des traditions recueillies à l'âtre des chaumières, dans les salles d'armes des châteaux, au réfectoire des monastères.
Tout le moyen-âge est là vivant, parlant, agissant.
Mais, hélas! il y a bien longtemps que les foyers de la Flandre, du Haynaut, de l'Artois et du Cambrésis n'ont plus ouï chanter les belles rapsodies de Godefroi de Bouillon, de Bauduin de Sebourg, du chevalier au Cygne, de Chyn de Berlaimont, de Jehan d'Avesnes, de Raoul de Cambrai, et tant d'autres romans délicieux dont notre positive époque soupçonne à peine l'existence.
Et cependant, le public accueille avec faveur ces vieux monuments que lui exhume une érudition laborieuse; mais, il faut en convenir, jusqu'à ce jour le public a paru moins apprécier le mérite des œuvres éditées que la bonne volonté et le zèle patriotique des éditeurs.—On le conçoit; le public, c'est tout le monde: tout le monde ne comprend pas la langue romane, et chacun l'entend à demi.—C'est là ce qu'il y a de fâcheux. On est porté à trouver insipide un livre déchiffré avec peine, et pour l'intelligence duquel il faut avoir un glossaire sous la main. Le lecteur n'aime pas qu'on lui impose une tâche; il lit pour le plaisir de lire, et non pour la peine de traduire.
Ce n'est pas tout de rendre à la lumière ces textes que notre ingratitude a méconnus si longtemps; ce n'est pas tout de les faire connaître aux érudits et aux philologues, et leur fournir par là l'occasion de faire de la science, et de procréer des théories et des systèmes magnifiques sur les origines de notre littérature, toutes choses fort bonnes sans doute, et qui vaudront peut-être à leurs auteurs un fauteuil à l'académie, mais qui ne rendront pas le moins du monde nos vieilles poésies à la popularité dont elles ont joui lors de leur apparition, et dont elles devraient jouir encore.
La popularité, pour elles, c'est la traduction.
Non pas une traduction libre comme celles du siècle dernier, qui hissaient les antiques châtelaines sur des vertugadins, et leur collaient des mouches aux joues; mais une traduction littérale, servile même, reproduisant avec une facile clarté le style énergique, naïf, rustiquement chevaleresque de la poésie romane.
Indiquer les qualités que doit avoir cette espèce de traduction, c'est peut-être faire d'avance la censure de celle que j'offre aujourd'hui au public. Aussi je ne la présente que comme une tentative qui a besoin d'indulgence.