Un manuscrit inconnu aux précédents éditeurs, et qui m'a été communiqué avec une gracieuse obligeance par M. d'Herbigny, m'a fourni quelques variantes que j'ai mises à profit.
Donnons un bref sommaire des faits qui précèdent la Chançon de Bégues.
—Le roi de France Pépin avait accordé le duché de Gascogne à Bégues, le second des fils du duc de Lorraine Hervis, en promettant le premier fief vacant au comte Hardré de Vermandois, son concurrent.—Entre temps, Garin, frère aîné de Bégues, était allé secourir le roi de Maurienne, Thierri, contre l'invasion des Sarrasins dans ses états.—Ce prince blessé à mort dans un combat lui donna par reconnaissance son royaume et sa fille.—Le roi Pépin confirma la donation.—Hardré de Vermandois n'existait plus; mais son fils Fromont, qui n'avait pas oublié la promesse faite à son père, manifeste hautement sa colère et contre le roi de France et contre la famille des Lorrains.—Il obtient en mariage la sœur germaine du comte Bauduin de Flandres, puis se ligue avec ce prince et plusieurs autres seigneurs, pour faire la guerre aux fils d'Hervis que soutient Pépin.—Pendant longtemps la France est le théâtre de maints brillants faits d'armes, de maints combats sanglants entre les grands feudataires de la couronne.—Fatigué de ces dissensions intestines, au milieu desquelles son autorité se trouvait souvent méconnue et compromise, le roi Pépin prend le rôle de médiateur; et, avec l'aide des évêques, interpose la paix entre les deux partis.—Les grands vassaux sont rentrés dans leurs fiefs respectifs; Fromont est retourné en Vermandois, Bauduin en Flandres, le duc de Lorraine Garin à Metz, son frère Bégues à son château de Belin en Gascogne; et sept ans se sont écoulés depuis la conclusion de la paix, lorsque commence notre récit intitulé: La mort de Bégues de Belin.
MORT DE BÉGUES DE BELIN.
I.
Un jour Bégues étoit au château de Belin[15] assis à côté de la belle Béatrix. Le duc lui baise le front, et la duchesse en sourit doucement.—Bientôt elle aperçoit venir dans la salle ses deux fils: l'aîné a nom Gérin, et son frère Hernaut: l'un a dix ans et l'autre douze.—Il sont accompagnés de six damoiseaux de haut lignage: ils courent l'un vers l'autre, bondissent, jouent, et folâtrent ensemble.
Le duc les regarde et se prend à soupirer.—La dame alors lui adresse la parole: «Puissant duc, pourquoi soupirer ainsi? Vous avez or et argent en coffres, faucons sur perches; vous avez riches fourrures, mulets et mules, palefrois et destriers; vos ennemis sont terrassés; et il n'est pas à six journées d'ici de tant forts voisins qui ne vous viennent servir à la première demande.