—Dame, lui répondit le duc, vous dites vrai; mais il est une chose sur laquelle vous vous méprenez grandement. La richesse ne réside pas dans les deniers, dans les mulets et dans les chevaux; la richesse, ce sont les amis et les parents.—Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays.—N'avez-vous plus remembrance de ce jour où je fus assailli dans les Landes, quand j'allai vous épouser.—Sachez bien que si je n'eusse pas eu d'alliés, j'aurois été honni et mal traité.—Pépin m'a établi dans ce fief où je n'ai près de moi nul ami, à l'exception de mon cousin Rigaut et d'Hervis son père.—Un seul frère me reste, Garin le Lorrain, et voilà sept ans passés que je ne l'aie vu... Cette pensée me chagrine et m'afflige.... Oui, si Dieu m'aide, j'irai trouver mon frère Garin, je verrai le jeune Girbert son fils que je ne connois pas encore.—On m'a parlé de la forêt de Puelle, des abbayes de Vicoigne et de Saint-Bertin. On dit que ces parages nourrissent un énorme sanglier. Si Dieu me prête vie et assistance, je le chasserai, et j'en porterai la hure au duc Garin pour l'émerveiller; car il paroît que jamais mortel n'a vu semblable animal.
—Sire, fait la dame, que dis-tu là?—C'est le pays au comte Bauduin que.... tu sais.... tu as occis de ta main; et l'on m'a conté que Bauduin a un fils.—C'est sur les marches du farouche Fromont dont tu as fait mourir les frères et les amis.—Ne pense plus à cette chasse, je t'en conjure.... Mon cœur me dit, et je ne te le cacherai pas, que si tu y vas, tu n'en reviendras pas vivant.
—Dieu! madame, vous m'étonnez.... Mais non.... je le veux....; tout l'or que Dieu fit ne pourroit me décider à n'y aller pas; car j'en ai trop grand désir.
—Alors, beau sire, dit la dame, que le Dieu glorieux qui naquit d'une vierge soit avec toi!»
Le duc apercevant son cousin Rigaut: «Cousin, dit-il, vous viendrez avec moi, et votre père gardera ce pays.»
La nuit, Bégues se couche près de Béatrix... Le lendemain, à l'aube du jour, son chambellan vient pour le servir. Bégues n'a plus sommeil; il se lève et s'habille sans tarder. Il revêt sa tunique et sa pelisse d'hermine, lace ses chausses et met des éperons d'or fin.
Il fait charger dix chevaux d'or et d'argent, afin d'être bien servi partout où il se trouvera; prend avec lui trente-six chevaliers, des veneurs habiles et bien appris, dix meutes de chiens et quinze varlets pour préparer les relais.—Puis il recommande à Dieu la belle Béatrix et ses deux enfants, Hernaut et Gérin.—O douleur! il ne les a plus revus!
Et Bégues passa la Gironde au port Saint-Florentin, alla se confesser et pleurer ses péchés à un ermite qui fonda Grammont, et repartit après messe.
Bien des journées s'écoulent; enfin il arrive à Orléans où il voit son neveu le bon duc Hernaïs et sa sœur la belle Helvi.—Il reste trois jours auprès de l'impératrice de France qui lui fit bel accueil; puis, ayant pris congé d'elle, il se remet à la voie.
Il vient en deux jours à Paris, couche le troisième à Senlis, en repart au lever du soleil, entre en Vermandois par Coudun, passe l'Oise à Chary, traverse le Vermandois et tout le Cambrésis et ne s'arrête qu'à Valenciennes. C'est un châtel assis sur l'Escaut et bien loin du manoir de Belin.