Bégues s'héberge en la maison de Béranger le Gris, le plus riche bourgeois de la comté.—Béranger recommande de bien servir son hôte: il achète pour lui canards, perdrix, grues et agneaux.—Après manger, on prépare les lits; Bégues se couche aux côtés de son cousin Rigaut et appelle Béranger.—Le baron vient et, s'adressant au duc, il lui parle de belle façon:

«Sire, à ce visage, à cette taille élancée, je vous prendrois pour le Lorrain Garin qui vient souvent en ce pays.—Il est mon hôte quand il passe à Valenciennes.—Que Dieu lui rende le bien qu'il m'a fait; car il m'a beaucoup enrichi.

—Sire, dit Bégues, je ne vous le cacherai pas; le Lorrain Garin est mon frère. Engendrés tous deux par un même père, tous deux la même mère nous a portés et nourris.—J'habite un lointain pays, au-delà de la Gironde, dans les alleux de Saint-Bertin que me donna l'empereur Pépin.—Depuis le grand siége de Bordeaux, je n'ai vu mon frère, et je vais maintenant l'embrasser.»

Son hôte lui répondit: «Vous avez tué Bauduin, et vos ennemis en cette contrée sont nombreux.—Hugues le comte de Cambrai, et Gauthier de Hainaut, dont nous dépendons, sont vos neveux, et s'ils vous savoient ici, ils viendroient vous y joindre.

—Je désire vivement les voir, dit Bégues de Belin,.... mais on m'a parlé du bois de Puelle et du sanglier que cette forêt nourrit.—Je le chasserai, le cœur m'en dit, puis j'en porterai la tête au duc Garin mon très-cher frère, que je n'ai pas vu depuis si longtemps.

—Je connois le gîte de l'animal, repartit Béranger, et demain je vous y conduirai tout droit.»

Bégues l'entendit et en fut plein de joie: il détacha son mantel de martre zibeline, et, embrassant Béranger:

«Tenez, bel hôte, vous viendrez avec moi.»

Et Béranger, tout en prenant le manteau de bonne grâce, dit à sa femme:

«Voilà un franc baron.... Qui sert prud'homme y trouve grand profit.»