La nuit, Bégues se coucha. Le matin, son chambellan vint au lit pour le servir. Le Lorrain revêtit une cotte à chasser, mit ses chaussures et ses éperons d'or fin.—Puis il monta le bon cheval coursier que lui donna l'empereur Pépin quand il prit congé de lui à Orléans.—Le cor au cou, l'épée au poing, il part emmenant avec lui dix meutes de chiens.—Son cousin Rigaut et les trente-six chevaliers l'accompagnent.—Ils passent l'Escaut, entrent dans la forêt, et se dirigent sur Vicoigne pour attaquer le sanglier.—Béranger le Gris les guide avec adresse vers la partie du bois ou se tient l'animal.—Bientôt commencent les cris et les aboiements des chiens.
II.
Le duc s'en va chasser en la forêt. Ses chiens courent en avant, brisent les rameaux et font grand bruit.—Ils ont trouvé les traces fumantes du sanglier.—Alors le duc demande son limier Brochart que lui amène un varlet de chiens. Le duc le prend et le délie, lui caresse les côtes, la tête et les oreilles, afin de l'encourager, puis le lance dans la voie.—Le limier flaire, et bientôt arrive au gîte de la bête.
—Entre deux chênes déracinés et abattus, coule le filet d'une fontaine: c'est là que le sanglier s'étoit couché pour se rafraîchir: dès qu'il a entendu les aboiemens des chiens, il se dresse et, au lieu de fuir, se prend à tournoier.—Là tomba mort le gentil limier que Bégues auroit racheté pour mille marcs d'or pur.—Furieux alors, le duc s'avance en brandissant son épieu.—Le porc ne l'attendit pas et prit la fuite.
Plus de dix chevaliers descendirent de leurs coursiers pour mesurer les traces de ses pieds.—«Voyez quel démon! se disent-ils entr'eux; ce sanglier n'a pas son pareil; ses dents lui sortent d'un pied de la gueule.»—Ils remontent sur leurs rapides destriers, et donnent la chasse au monstre en sonnant du cor.
III.
Le sanglier a éprouvé la bonté des chiens, et voit qu'il ne pourra échapper en ces lieux. Il cherche à se sauver dans le bois de Gaudimont où il a été nourri. Là, il se désaltère et se vautre dans l'eau; mais la meute le presse et le débusque. Alors la bête aux abois fit ce qu'on n'ouït jamais dire en aucun pays: quittant la forêt, elle se mit dans la plaine et se laissa poursuivre l'espace de quinze grandes lieues sans s'arrêter.—Durant cette longue course, chevaux et chasseurs se dispersèrent; le bon destrier du fidèle Rigaut s'abattit sous lui, et l'on perdit de vue le duc.
—Vers la troisième heure, il se mit à pleuviner: ne sachant ce qu'étoit devenu le sire de Belin, les chasseurs retournèrent à Valenciennes, tristes et chagrins.—Ils n'auroient pas eu tort de s'arracher les cheveux.