—Nous vous le dirons, beau sire. Nous fesions la ronde en votre forêt, quand nous trouvâmes un audacieux braconnier, lequel avoit attaqué un sanglier avec trois chiens, et nous nous disposions à vous l'amener en ce palais: mais, voilà que d'un coup de poing il tue votre forestier.—Trois autres de vos cavaliers succombèrent ensuite sous ses coups.... Enfin, nous l'avons mis à mort; la faute en est à nous.
—Et qu'avez-vous fait du corps?
—Sire, nous l'avons laissé dans le bois.
—Vous avez eu grand tort, répliqua le vieux Fromont: n'étoit-ce pas un chrétien?—Dans le bois, les loups l'auroient bientôt mangé. Allez, allez à l'instant même le chercher et apportez-le céans. La nuit, on le veillera aux chandelles; et le matin nous l'enterrerons au moustier.—Les francs hommes doivent avoir pitié les uns des autres.
—Très-volontiers, répondent-ils.» Ils le font de mauvais cœur; mais ils n'oseroient désobéir.
Les gens de Fromont sont retournés en la forêt.—Ils rapportent le chevalier dans un cercueil, derrière lequel les chiens cheminent, et bientôt arrivent à Lens.
Sur la table où Fromont mange dans les grandes fêtes, quand il tient sa haute-cour, on a couché le baron droiturier. Les trois limiers se tiennent autour de leur maître, léchant ses plaies, braïant, hurlant et menant grand deuil.—Personne sous le ciel ne fût resté impassible à un tel spectacle.—Le mort est étendu les mains croisées sur sa poitrine; barons et chevaliers vont le contempler. «Comme il est grand et bien fait! se disent-ils entr'eux; quelle belle bouche! et comme ce nez sied à sa figure!—Ce sont de méchants soudarts qui l'ont tué; jamais franc chevalier ne l'eût voulu toucher.—Il faut que ce soit un bien gentilhomme, puisque ses chiens l'aimoient tant!»
Le vieux Fromont, entendant ces paroles, s'en vient droit au corps et le regarde en tous sens.—Il l'a vu vivant; et mort il le reconnnoît à une blessure au visage que lui-même lui a faite de son épée sur le gravier, près de St.-Quentin.
A cet aspect, le comte entre en fureur et tombe pâmé entre les bras de ses chevaliers: il se relève enfin en poussant des cris de colère:
«Fils de courtisanes, vous me disiez avoir tué un varlet de chiens, un braconnier, un mauvais larron!.... Non, par ma foi; c'est bien le meilleur chevalier, le plus sage, le plus courtois, qui jamais portât des armes et montât sur destrier. Ah! comme vous m'avez trahi!....»