X.
«Mauvais fils, reprend le comte Fromont, vous me disiez avoir tué un braconnier; non, par ma foi, et que Dieu vous maudisse!—Celui que vous avez mis à mort s'appelle Bégues de Belin; il a pour femme la nièce à l'empereur Pépin. Aubri le Bourguignon, Gautier de Hainaut, Hugues de Cambrésis sont ses neveux;..... et vous m'avez aujourd'hui entraîné dans une guerre dont je ne sortirai pas vivant.—Hélas! je verrai mes beaux châteaux s'écrouler; je verrai ma terre pillée, saccagée....; moi-même, on me fera mourir....—Mais je sais bien comment me sauver....je vous prendrai tous, vous qui avez tué Bégues; je vous jetterai dans ma prison, et mon neveu Thiébaut le premier.... Puis, je manderai à Metz au duc Garin que j'ai saisi les meurtriers de son frère, pour qu'il en dispose à sa volonté.—Qu'il les brûle, les pende, les écorche tout vifs; je laisserai tout faire....—Je lui jurerai aussi dix ou trente fois que je ne connus ni consentis l'assassinat du duc, que je n'y étois pas présent....—Je lui donnerai de l'or et de l'argent à plaisir, plus que n'en pourroient porter quatre chevaux....—Je lui donnerai des meutes de chiens et quatre-vingts faucons.... Je ferai chanter dix mille messes à saints abbés et à prêtres bénis, afin que Dieu ait pitié et merci de son âme.... Après tout cela, le duc Garin ne me haïra plus!»
Et, appelant son chapelain, le vieux Fromont lui dit de coucher par écrit ces faits et ces paroles.—Puis, il ordonne d'ouvrir le corps du chevalier, et de recueillir ses entrailles dans un drap pour les ensevelir richement devant l'autel, à l'église St-Bertin.—On lave le cadavre d'eau et de vin; le comte lui-même y met ses blanches mains, rapproche et recoud les chairs d'un fil de soie, et l'enveloppe d'un drap de velours.—Ensuite on recouvre le guerrier d'une peau de cerf; une bière est préparée; on l'y couche.—Trente cierges brûlent à l'entour.—On apporte croix et encensoirs; et le comte Fromont s'assied au chevet du mort.
En cet instant arrive dans la salle Fromondin, avec son oncle Guillaume de Monclin.—Fromondin a vu le cercueil; il est frappé d'étonnement.
«Qui est couché là? demanda-t-il.
—Fils, répond Fromont, c'est Bégues de Belin. Thiébaut du Plessis l'a tué pour un sanglier qu'il avoit pris en la forêt.
—Et qu'avez-vous fait de Thiébaut, sire? dit Fromondin....—Que ne l'avez-vous écorché tout vif!.... On dira que c'est vous qui l'avez assassiné, mon père; et nous serons honnis, ainsi que nos meilleurs amis.—Saisissez-vous de Thiébaut, sire, et envoyez-le à Garin.
—Je l'ai déjà mis en ma prison; et certes, je l'enverrai avec le cercueil.
—Ah! ne le fais pas, mon frère, a dit le comte Guillaume; Thiébaut est ton neveu, le fils de ta sœur; nous en parlerons d'abord à nos amis.