«Quel est donc, demanda Skapte, celui-ci, qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme de haute taille, aux traits anguleux, pâle et sombre, semblable à un Jotu[46], et qui a l'air de traîner le malheur à sa suite?
—Je m'appelle Skarphédin, répondit le fils de Nial, et tu m'as vu souvent sur le ting. J'ai sur toi cet avantage de n'avoir pas besoin de m'enquérir de ton nom. Tu t'appelles Skapte; mais naguère tu avais pris le nom de Borstekuld: tu venais alors de tuer Krake... Tu te barbouillas de noir, tu t'enduisis la tête de goudron, puis tu allas te cacher dans un trou en terre, et quand tu voulus quitter le pays, tu te fis mettre à bord du navire dans un sac à farine.»
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Les solliciteurs se rendirent ensuite chez Snorre le gode, un des sages les plus renommés de l'Islande, un homme qui passait, comme Nial, pour avoir le don de prescience. Lui aussi il refusa son aide, ou du moins se déclara neutre; puis apercevant Skarphédin:
«Quel est, dit-il, celui-ci qui marche cinquième dans votre cortège, cet homme pâle, au visage dur, au sourire moqueur, qui tient si fièrement sa hache?
—Mon nom est Hédin, répondit derechef le fils de Nial; mais d'ordinaire on m'appelle Skarphédin[47]. Qu'as-tu encore à me dire?
—Ton air est vaillant et superbe; mais je crois que tu as joui du meilleur de ta destinée, et que désormais tes jours sont comptés.
—Nous devons tous payer notre dette à la mort, reprit Skarphédin; mais tu ferais mieux de venger ton père que de t'amuser à me prédire malheur.
—Voilà une parole que plus d'un m'a dite avant toi; aussi entends-je y demeurer froid.»
Les visiteurs sortirent sur ce mot et allèrent à la hutte de Gudmund le Puissant, un chef des districts du Nord, dont la maison se composait de plus de cent personnes.