Bientôt cependant il parut clairement que les meilleurs viseurs, dès l'abord, avaient été les marins d'Halvard.

«En voilà assez de ce jeu d'enfants! dit alors Gunnar à son vieil ami; abordons-les, et que chacun y aille de l'épée et de la lance!»

Incontinent l'ordre fut donné de marcher en avant. La Côte-de-fer se trouva poussée justement contre la nef de Vandel, qui, par rapport au navire assaillant, se trouvait placée à tribord, tandis que le Bison, où était Kulskiag, se heurtait à bâbord contre une autre ellide, le Dauphin demeurant au milieu.

Certes, l'ennemi, disposant de quatre navires contre trois, eût pu se former en une ligne concave pour embrasser dans un fer à cheval les galères opposées; mais, outre que cette manœuvre l'eût forcé de disloquer par avance sa masse en relâchant ses amarres d'attache, il n'était déjà plus temps de l'accomplir. Après le premier mouvement de recul qui avait suivi, comme toujours, le choc brusque des proues, les nefs s'étaient mutuellement agrafées, et le corps-à-corps était commencé.

Gunnar le premier, de l'avant-bec de son bâtiment, avait sauté sur le pont de l'ellide montée par Vandel, et s'était mis à tailler en pièces tout ce qui se trouvait devant lui. Quatre hommes étaient tombés sous ses coups avant que le pirate s'en fût aperçu. Une douzaine de matelots de la Côte-de-fer, en voyant le bond impétueux exécuté par le fils d'Hamund, s'étaient dépêchés de s'élancer, eux aussi, sur les galeries de faux pont de l'ennemi, et là, épaule contre épaule, ils rivalisaient d'entrain et de vaillance. Halvard le Rouge et Kulskiag en avaient fait autant de leur côté, suivis d'un groupe de marins d'élite; si bien que c'étaient, au-dessus des coursives, un fourmillement et un pêle-mêle d'hommes impossible à décrire.

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Cette irruption était, à vrai dire, un coup d'audace presque téméraire; car les quatre vaisseaux de Vandel avaient encore leurs équipages bien en force, et nul n'eût jamais pu supposer que l'adversaire oserait débuter par une manœuvre qui ne se hasarde d'ordinaire qu'à la fin, après que les ponts de l'ennemi ont été suffisamment balayés. Mais son audace même en fit le succès. Les plus braves d'entre les vikings en furent déconcertés tout d'abord, et, quand ceux-ci eurent été tués, non sans avoir fait, eux aussi, du carnage parmi la troupe de leurs agresseurs, les autres, saisis de panique, et s'imaginant avoir affaire à des trolls[30] plutôt qu'à des créatures humaines, commencèrent à se laisser choir dans les coursives des bateaux, entre les bancs des rameurs. La plupart, pris comme dans une trappe, y furent achevés à coups de lance.

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Pendant ce temps, Vandel et Gunnar s'étaient rencontrés face à face à tribord. Vandel avait aussitôt levé sa hache pour tâcher de fendre le col à Gunnar; mais il n'atteignit que son bouclier, qui en fut brisé net par le milieu. Gunnar alors brandit son épée, qui se mit à tournoyer dans les airs avec une vélocité si furieuse, que Vandel croyait voir trois glaives à la fois et ne savait duquel il devait se garer. Quand le coup retomba, ce fut pour trancher la jambe droite du pirate juste au-dessus du genou; puis, d'un second coup porté à ce tronc d'homme vacillant, qui semblait ne pas vouloir s'abattre, Gunnar acheva d'en faire un cadavre.

Au même moment, Halvard le Rouge, Kulskiag et Ogly finissaient de nettoyer les plats-bords de l'ennemi; si bien que Karl, le second de Vandel, qui dirigeait l'action à bâbord, n'osa plus, après la mort de son chef, poursuivre davantage un combat dont l'issue d'ailleurs n'était plus douteuse. Il fit au plus vite trancher les attaches qui reliaient son bâtiment au voisin, et s'enfuit de la baie à force de rames. Mais, sur les trois autres ellides, il ne restait pas un homme qui ne fût mort ou blessé, et les blessés l'étaient de telle sorte qu'ils n'avaient plus besoin de médecin. Seuls une vingtaine de matelots valides s'étaient, à la fin, jetés à la mer, pour gagner la rive à la nage et y chercher un refuge dans les bois.