Les vainqueurs purent donc prendre possession des richesses contenues dans les trois vaisseaux, et, sur ce point, Halvard le Rouge ne s'était pas trompé dans ses prévisions: la croisière de printemps du pirate avait été on ne peut plus fructueuse; les cales regorgeaient de denrées de toutes sortes, dépouilles des navires marchands que le viking avait pu aborder.
Tous ces objets furent, suivant l'usage, apportés à la perche, c'est-à-dire au pied du mât-pavillon, et là on en fit le partage. Les deux tiers environ de la cargaison furent le lot des trois capitaines, Halvard le Rouge, Gunnar et Kulskiag, et le reste fut divisé entre les chefs secondaires et les hommes d'équipage.
«Ouf! dit Gunnar à son frère, tandis que l'on distribuait le butin, voilà, ce me semble, une bonne matinée.
—Profitable, en effet, et glorieuse, se hâta d'ajouter le vieil Halvard; mais, dis-moi un peu, mon fils d'armes, quel a donc été ton père nourricier?
—À quel propos cette question?
—C'est qu'en Norwège, de même qu'en Islande, un dicton assure que l'on n'a jamais que la moitié de la force de son père nourricier. En ce cas, ou le proverbe a menti, ou le mari de la femme qui t'a allaité ne pouvait être que Thor en personne. Encore le fils d'Odin et de Frigg a-t-il besoin, à ce qu'on prétend, de se ceindre les reins de son baudrier et de revêtir ses gants de fer pour jouir de la plénitude de sa force, tandis que toi, mille têtes de corbeaux! je crois que du heurt de ta carcasse nue tu bossellerais le marteau de Thor lui-même!»
CHAPITRE VI
la dernière croisière du vieux viking
Trois mois durant, Halvard le Rouge et Gunnar continuèrent de tenir la mer, allant du Cattégat au Grand-Belt, de Laaland aux rivages du Sund, sans rencontrer nulle part un viking qui fût capable de leur résister. Vers la fin de l'été seulement, chargés de butin et de gloire, ils résolurent de se reposer. Le roi de Danemark alors régnant était Svend, fils et successeur du fameux Harald à la dent bleue, et le port d'Hedeby, en Sleswig, était sa résidence habituelle.