Le fils d'Hamund et son vieil ami menèrent donc leur flottille à Hedeby, et, comme le bruit de leurs récents exploits s'était répandu par tout le pays, le monarque danois ne manqua pas de les accueillir avec une estime et une faveur toutes particulières.
Nos héros demeurèrent plusieurs semaines auprès de lui, prenant leur part des festins et des jeux par lesquels ce prince célébrait sa dernière victoire sur les Wendes. Et, bien que pour cette occurrence les plus illustres champions du Nord se trouvassent réunis à la cour de Svend, il n'y en eut pas un parmi eux que Gunnar ne battît haut la main, dans n'importe quel exercice du corps. Aussi le roi, émerveillé, s'offrit-il à le combler de biens et d'honneurs s'il consentait à se fixer en Danemark; il voulait même lui donner sa propre nièce en mariage. Mais Gunnar déclina toutes ces ouvertures, si flatteuses et si alléchantes qu'elles fussent.
«Le plus beau pays, c'est l'Islande! répétait obstinément le fils d'Hamund.
—Un pays qui produit des hommes tels que toi est assurément une grande terre, lui répondit un jour le monarque; mais ne sais-tu pas que le Danemark domine sur tout le Septentrion, de Rügen aux rivages des Finnois, que de simples jarls[31], nos vassaux, sont eux-mêmes plus puissants que bien des souverains du Sud et de l'Est, et que dans les salles de nos châteaux nous pouvons rassembler en un même jour, à un seul banquet, plus de convives que l'Islande ne compte d'habitants?
—Je le sais, repartit Gunnar.
—Et ne crois-tu pas que, si nous le voulions, nous disposerions d'assez de guerriers et de longs navires pour conquérir l'Islande ta patrie?
—Votre père Harald ne disposait pas de moins d'hommes que vous; cependant il y réfléchit à deux fois avant d'envoyer ses longs navires conquérir l'Islande mon pays, et, quand il y eut réfléchi à deux fois, il rejeta tout à fait cette idée, et il n'y revint plus de sa vie.
—Cela est vrai, dit le prince danois; mais c'est que les dieux, consultés par lui dans leurs temples, ne lui parurent pas favorables à ce projet.
—Ce fut du moins ce que lui dirent les prêtres, je ne l'ignore pas plus que vous, ô roi Svend; pourtant ce ne furent ni les dieux du Danemark, ni ceux de la Norwège ou de l'Islande, ni même le Dieu nouveau des chrétiens, qui l'empêchèrent d'exécuter son dessein. S'il faut vous expliquer ma pensée, ce qui retint le roi votre père, ce fut l'esprit même des hommes de l'Islande, incapables, il le savait bien, de se plier au joug d'un monarque; et, aussi longtemps que durera cet esprit, nul souverain ou jarl étranger, soit par ses navires, soit par ses guerriers, ne pourra jamais conquérir l'Islande.
—Bien répondu, poursuivit le roi; ces fières paroles conviennent à ta bouche. Mais, tout en restant Islandais et libre, ne consens-tu point, pour nous faire honneur, à être notre homme-lige en Danemark?