Mais, pour n'avoir rien de très plaisant, ces bœrs, comme on les appelle, n'en formaient pas moins, chacun pris à part, une sorte de petit monde clos, arrangé pour se suffire à soi-même. Qu'on se figure, réunies à la file sous un toit commun, ou se faisant vis-à-vis sur deux rangs, une série de bâtisses (hus) dont la principale, la «maison à feu», renfermait l'appartement du maître, la chambre commune où se réunissait la famille, et d'ordinaire aussi la cuisine. À part venaient la stofa, réservée aux femmes, puis le logis des hôtes et amis et les divers magasins aux provisions.
On accédait à la plus grande pièce, servant à la fois de salle à manger et de lieu de réception, par un vestibule plus ou moins spacieux dont l'issue extérieure donnait sur une sorte de préau pavé. Cette pièce était en outre munie de deux portes latérales, l'une pour les hommes, l'autre pour les femmes; chaque sexe y avait sa place distincte; les hommes s'asseyaient sur les bancs disposés de chaque côté du siège du milieu ou siège d'honneur, lequel était tourné vers le soleil, et les femmes occupaient le banc transversal établi plus loin sur une estrade.
Sous le toit était généralement ménagée une soupente constituant une façon d'étage supérieur et pourvue d'une lucarne. Les autres annexes de l'habitation étaient formées par les écuries, les étables, la remise aux traîneaux (sledi), les greniers à fourrage et à grain, la forge, et, si la maison était près de la mer ou sur un fiord y aboutissant,—ce qui était le cas le plus habituel,—une hutte-séchoir pour le poisson, et un hangar sous lequel on halait l'hiver, au moyen de rouleaux, le navire à l'abri des intempéries. Parfois aussi, chez les gens tout à fait aisés, il y avait une cabine de bain, à ciel ouvert la plupart du temps, où arrivait quelqu'une de ces sources chaudes si nombreuses dans le pays.
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Tout cet ensemble de constructions grandes et petites était enceint d'une clôture. À côté d'elles se trouvait un jardin planté en legumes; aux environs étaient les prés pour les chevaux et les bœufs; plus haut, sur les collines ou les monts d'alentour, se voyaient des pâtis plus ou moins rocheux; et quant aux pentes les mieux exposées, elles étaient aménagées en cultures où se récoltaient orges et pommes de terre. N'oublions pas de mentionner la tourbière, élément indispensable entre tous dans l'économie domestique de la contrée.
Ce qui manquait le plus dans ce paysage, c'étaient les arbres. Cependant, à l'époque lointaine où nous reporte ce récit, bien des bœrs islandais devaient offrir un cadre ou un arrière-plan de verdure qu'ils ont complètement perdu depuis lors. Les vieilles chroniques ne nous parlent-elles pas de grands bois (skogar) qui auraient jadis existé dans l'île, et que les constructeurs de navires, les fondeurs et les charbonniers exploitaient à l'envi selon leurs besoins? Une flore étiolée de plantes ligneuses est tout ce qu'il en reste actuellement, et ce n'est tout au plus que dans les endroits le mieux abrités des tempêtes de neige et du vent qu'on voit surgir du sol tourbeux, où reposent les débris putréfiés des antiques forêts, quelques essences un peu plus relevées, telles que des saules, des sorbiers, des bouleaux.
La faune locale, à toute époque, n'a guère été plus riche que la flore. Seules deux espèces domestiques ont toujours été abondamment représentées dans le pays, qui fournit, l'été, un foin excellent: ce sont les moutons et les chevaux.
On connaît cette race de poneys islandais, infatigable, sobre et nerveuse, sans laquelle, en une région dénuée de routes, il n'y aurait pas moyen de voyager. Le paysan, dur à ses bêtes autant qu'à lui-même, les lâche volontiers, de nuit comme de jour, au milieu de la campagne, et là où les pâtis manquent, l'animal broute comme il peut les mousses et les gramens des rochers.
L'été, cette provende de hasard suffit à le maintenir frais et dispos pour les longues courses du maître à travers les marais semés de fondrières ou les plateaux de roche volcanique; mais, l'hiver, moutons et chevaux ne trouvent pas aussi aisément à se repaître, et beaucoup périssent avant le printemps.
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