Pour l'homme, l'hiver est aussi la triste saison. La neige intercepte alors toute communication d'un bœr à l'autre, et chaque famille, isolée durant des mois sous son toit, n'a d'autre ressource que la table, la causerie, la lecture ou les longs récits faits à la veillée par quelque hôte étranger arrivé en automne des lointains pays, et qui demeure jusqu'au renouveau dans la maison où on l'a accueilli.
Mais aussi quel frémissement de joie et quel réveil subit de la vie quand le printemps vient dissoudre les glaces, fondre la neige des collines et des plaines et rouvrir aux eaux, jusqu'alors captives, le chemin des fiords attiédis et de la mer!
Cette résurrection de la nature boréale ne s'accomplit point sans fracas ni trouble. Les torrents échappés des hautes cimes entraînent dans leur cours impétueux les matériaux désagrégés des montagnes mêmes d'où ils s'épanchent; de plateau en plateau et de pente en pente, ils se creusent violemment leur lit à travers les blocs de lave et de basalte et les tas de scories plutoniennes vomies par les éruptions successives des volcans toujours embrasés de l'Islande. Sur le versant sud particulièrement, les afflux d'ondes arrivent tout à coup comme de gigantesques avalanches et submergent au loin le littoral, charriant avec eux d'immenses débris de glace.
Ailleurs, dans les parties de l'île que recouvre une haute couche de cendres, la débâcle, quoique moins bruyante, n'en produit pas des effets moins terribles. Le sol, entièrement composé d'éléments meubles et sans cohésion, absorbe comme une éponge les eaux provenant de la fonte des neiges, et de cette sorte d'engouffrement, qui apporte avec soi la stérilité, il résulte les terrains spéciaux, dits tantôt les «sables tremblants», tantôt les «sables qui crèvent», où nul cavalier n'ose s'aventurer.
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Enfin cette furie de dégel s'apaise. Au-dessous de l'éternel névé que nulle chaleur solaire ne fondra, les monts inférieurs montrent à nu les escarpements rocheux de leurs têtes. Sur les pentes il n'y a plus de frimas que dans quelques crevasses où les souffles tièdes ne pénètrent pas, et, en regardant les lacs innombrables emprisonnés aux creux des vallons, on voit leurs nappes frissonner au vent.
Alors aussi, sur le sol élastique des tourbières, les brins de mousse se remettent à pointer, et partout où il y a un peu de terre l'herbe tendre verdoie. Quelques semaines encore, et, malgré les giboulées de neige qui, au cœur même de la belle saison, reviendront déferler sur l'Islande, les magnifiques prairies du pays étaleront leurs pelouses déclives entre les courants de laves figées et les grandes colonnades de basalte.
L'homme du bœr n'attend que ce moment pour secouer sa torpeur hivernale. Déjà tout est disposé pour cette reprise périodique de mouvement. Aux réunions de la salle commune pendant la longue «nuit du Nord[5]», féeriquement éclairée de temps à autre par la lueur des aurores boréales, les femmes ont préparé les vêtements, les hommes les armes, les engins de pêche et d'agriculture. Les embarcations, calfatées à neuf, sortent des hangars et sillonnent derechef les baies poissonneuses. Les huttes de séchage et de salaison recommencent à imprégner l'air de leurs âcres senteurs. Au loin enfin l'Océan dégagé rouvre ses espaces aux navigateurs aussi bien qu'aux vikings. C'est l'époque où, d'une part, ces émigrés de Scandinavie, qui sont venus chercher la liberté près des glaces du pôle, retournent volontiers pour quelques semaines dans la mère patrie raviver les souvenirs de famille, voir des parents, des amis, parfois même venger une injure, et où, d'autre part, les navires partis des côtes opposées abordent dans les fiords islandais, amenant des visiteurs de Norwège, des marchands, des conteurs de chroniques, sûrs de trouver partout bon accueil. Enfin et par-dessus tout, c'est l'époque impatiemment attendue du solennel rendez-vous de l'alting.
Grand geyser d'Islande.