Il avait mis dans ce mot «sauvage» une telle intonation de profond mépris que je ne pus m'empêcher de le regarder.
— Dick n'a, pas l'air d'aimer les sauvages, dis-je tout bas à
Robert.
— Non, il a sur le coeur une certaine histoire de boomerang qui lui est arrivée avec eux, et dans laquelle son amour-propre de tireur a été soumis à une rude épreuve; je te conterai cela.
— De boomerang, dis-tu? mais cet instrument existe donc encore en
Australie?
— Assurément, et c'est même la seule arme sérieuse que possèdent les indigènes; tu pourras en juger tout à l'heure.
A ce moment, nous aperçûmes trois naturels arrêtés à quelques mètres de nous. Ils avaient l'aspect le plus misérable: presque nus, couverts seulement d'une sorte de manteau de peau bête; que j'appris plus tard être une peau de kanguroo, les cheveux longs et cachant leur front, le bas de la figure couvert d'une barbe hirsute; je me disais en regardant ces hommes malingres, aux membres grêles, au ventre proéminent, à l'air idiot et hébété que le vieux Dick n'avait pas tout à fait tort en les qualifiant de sauvages. Chacun d'eux tenait à la main une longue lance, terminée à sa partie inférieure par deux petites branches formant la fourche; à leur ceinture pendait un morceau de bois un peu recourbé.
Robert s'avança de quelques pas et fit signe aux indigènes d'approcher. Dick, qui avait longtemps vécu parmi eux et comprenait leur langage, consentit à nous servir d'interprète.
Il leur expliqua ce que nous attendions d'eux, et mon ami leur fit promettre que non seulement leur chasse serait leur propriété, mais qu'il y joindrait encore trois des opossums tués pendant la nuit.
La proposition fut acceptée avec enthousiasme; et tout aussitôt les hommes se mirent en chasse; nous les suivions à cheval pas à pas.
Tout à coup, un des indigènes s'arrête devant un eucalyptus de belle taille, regarde l'écorce avec une attention minutieuse, recule, mesure de l'oeil la hauteur du tronc, et se met à danser comme un fou.