POLO.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Laurent PATEU, 141e Régiment d'infanterie, tombé au champ d'honneur, le 15 Juin 1915, à Notre-Dame-de-Lorette.
Rouge-Croix (Pas-de-Calais). 4 Novembre 1914.
Ma Femme bien-aimée,
Mes Enfants chéris,
Si vous recevez cette lettre, je ne serai plus; mais je vous défends de pleurer. A cette époque où les enfants de la France versent leur sang, le mien n'est pas plus rouge que celui des autres. Vous supporterez d'autant mieux votre douleur que vous vous direz avec une inexprimable fierté que j'ai payé ma dette à la plus belle Patrie du monde et que je suis mort pour elle. Levez la tête bien haut, on doit vous saluer bien bas!
Tu m'as souvent recommandé, ma femme adorée, d'avoir du courage. J'avais le mien propre et celui que tu m'as donné. Je te les adresse tous deux pour t'aider à supporter la douleur. Je t'ai toujours aimée, mon Angèle chérie, malgré mes quelques rares moments d'emportement, je ne t'ai jamais oubliée et j'aspirais, mon Dieu! avec quelle ardeur, au bonheur du retour. Je ne te laisse rien que mon souvenir et je partirai tranquille car tu le garderas autant que la vie, je le sais. Nous nous aimions trop. Raidis-toi, ma petite femme, je te laisse nos enfants et c'est à eux que je m'adresse maintenant.
Mon petit Vonvon, tu as déjà onze ans et demi, tu es une grande fille, tu seras avant peu une petite femme. Tu te souviendras de moi mieux que le pauvre Dudu. Tu me connais, tu sais ce qui me plaît et ce qui me déplaît. Eh bien, dans tous les actes de ta vie, demande-toi bien avant d'agir ce que penserait le pérot s'il était là.
Aide la mérotte de toutes tes forces, aide-la dans tous les soins du ménage; tu sais ce que je te reprochais bien doucement parfois: Corrige-toi, deviens une bonne petite femme de ménage et surtout, oh! surtout, mon petit Vonvon adorée, rappelle-toi combien je t'aimais et, je t'en supplie, sois toujours honnête.
Et toi, mon petit Dudu, à tes deux ans et demi on perd vite le souvenir. Tu parles encore de moi parce que la mérotte et soeur t'en causent, mais tu m'auras vite oublié. Pourtant, lorsque tu seras plus grand, tu te rendras compte que tu avais un pérot que tu appelais en ton doux zézaiement pezot chéri, et qui t'aimait ainsi que ta soeur de toute son âme. Apprends vite à lire pour déchiffrer toi-même ce que j'écris aujourd'hui. Sois d'abord un petit garçon bien sage, puis un élève studieux, apprends, apprends encore, apprends toujours, tu n'en sauras jamais assez. Sois aussi un jeune homme modèle. Enfin et surtout, sois un homme. Si tu es un jour appelé à servir ta Patrie, embrasse les tiens aussi ardemment que je vous ai embrassés et pars sans regarder en arrière, en criant tout le long de la route: Vive la France!