Deux officiers de ma compagnie y participeront aussi; je suis content de cela car ils savent ce que je peux valoir et sûrement ils me garderont auprès d'eux.
Le départ de ce renfort est très proche, peut-être aura-t-il lieu après-demain. Ainsi mon désir va être exaucé; j'aurai attendu, contrairement à mon attente, sept mois pour affronter à nouveau les dangers de la lutte. Cette perspective me réjouit; je ne serai vraiment qu'au combat à mon poste véritable de soldat.
Ne soyez pas en peine pour moi; car s'il y en a bien un qui doive être en peine, c'est moi. J'ai confiance en ma destinée; même si ma vie devait être ravie, je n'en exprime aucun regret, car je l'ai offerte en sacrifice à Notre Souverain Créateur, pour le salut de notre chère France, de notre Patrie bien-aimée. Je suis heureux infiniment de pouvoir, présentement, faire ce que le devoir me trace. Je suis infiniment heureux de pouvoir, à l'époque actuelle, me battre pour une noble cause.
Deux honneurs au lieu d'un: défendre sa Patrie et combattre pour les principes sacrés et intangibles de la liberté et de la justice.
Ne devons-nous pas remercier Dieu de l'occasion qu'il nous donne de l'aimer. Oui, à mon avis, répandre son sang et accepter la douleur, pour une fin juste, c'est faire un présent agréable à Dieu. C'est lui témoigner qu'il ne nous a pas mis en ce monde en vain.
Placés au carrefour de deux chemins, la voie du bien et la voie du mal, nous avons choisi la voie épineuse du bien, car c'est la seule qui nous permette de goûter aux joies pures durant les haltes pendant lesquelles nous nous arrêtons pour poursuivre plus sûrement notre route.
Nous souffrons en ce monde, mais la souffrance nous purifie. Un être qui souffre excite la pitié et c'est par la pitié que nous obtenons le pardon de nos fautes. Oh! la pitié! comme c'est beau! Est-il un sentiment plus beau que celui-là? C'est lui qui, jusqu'à présent, m'a remué le plus profondément le coeur. C'est lui qui éclaire beaucoup d'âmes et qui incite aux nobles résolutions.
Ces pensées-là, que j'exprime tranquillement dans la solitude, j'ai tenu à vous les communiquer à une époque décisive de mon existence. Pendant la guerre, jusqu'à présent, j'ai pris deux décisions graves.
La première a été de défendre mon pays comme tous les Français l'ont fait au début de la campagne, ou tout au moins comme la plupart l'ont fait, c'est en bon fils de la Patrie, soucieux de la sauver d'un grand péril.
La deuxième a été de recommencer, non plus dans les mêmes conditions. C'est, maintenant, en possession de mon libre consentement. Aux yeux du monde, j'avais fait ce que je devais, et la blessure grave que j'avais reçue me dispensait de retourner sur la ligne de feu. Ma retraite à Belgrade aurait pu durer très, très longtemps, ma position me paraissait assez fixe pour une durée très longue, peut-être pour jusqu'à la fin de la guerre. Cependant, ma conscience me disait que ça ne suffisait pas. La France était toujours en danger et avait besoin plus que jamais de l'aide de tous ses fils. Certes, la résolution prise alors a été pénible dans ses suites. J'ai eu des heures de découragement et de lassitude. Comme le dit si bien l'Evangile, «Le vent brûlant du désert souffle souvent dans le coeur de l'homme et le dessèche. Mais il y subsiste toujours une petite fleur». A plusieurs reprises, des occasions se sont présentées pour me soustraire à ce que je considère comme mon devoir. Maintenant, rien ne paraît s'opposer à son accomplissement. Aimer et servir ses parents plus que son prochain, aimer et servir sa Patrie plus que ses parents.