…Tu ne saurais croire, mon petit ange, combien la proximité du danger agit salutairement sur l'âme de ton gosse. Je vis en une communion continuelle avec Dieu, dans lequel ma confiance augmente sans cesse. Ainsi, je lui dois mon calme, qui n'est pas une des moindres assurances contre le danger. Je lui ai promis, ainsi qu'à la Vierge d'Etang, que, si nous nous retrouvons bientôt heureux, chaque année, nos enfants et nous, feraient le pèlerinage de Velars….
J'ai enterré ce matin les deux morts de ma compagnie, pour lesquels j'ai dressé une croix et récité une prière. C'est à toi, mon amie, que je dois ce petit courage.
…Adieu, mon petit gosse, je te quitte. Continue d'être l'ange des deux foyers que j'ai quittés pour un temps. Il suffit que j'emporte ton coeur pour que ni la joie, ni l'espoir ne puissent s'envoler de dessous ma capote.
Je viens de revoir avec joie mon ancien Commandant du 10e. Il m'a causé affectueusement. Il m'a annoncé que la victoire se dessine sur tous les fronts.
LOUIS.
Lettre écrite par Médard-Paul DEVLAEMINCK, 41e Régiment d'Infanterie coloniale, tombé au champ d'honneur, à Souchez, le 1er Octobre 1915.
Ma chère Mère,
Merci pour ton petit trèfle à quatre feuilles; je conserve précieusement cette petite herbe que mes copains envient beaucoup. Hier soir, nous avons démoli 30 Boches, pas notre compagnie, mais le 1er bataillon. Figure-toi que, dans le secteur du 1er bataillon, les tranchées se touchent avec les Boches. Alors, un officier bavarois et 30 hommes ont sauté dans la tranchée, la nuit; l'officier boche est rentré dans une cabane occupée par les marsouins et a tué d'un coup de revolver un de ceux-ci; alors, le caporal l'a enfilé comme une crêpe. Ensuite les marsouins ont entièrement massacré les 30 Boches, aucun prisonnier. Furieux, les Boches ont voulu attaquer et ont encore reçu une pile; pour se venger, ils ont bombardé un village voisin toute la nuit; nous, on roupillait comme des Suisses; on est habitué à cette comédie, tu dois t'en douter.
…Ce soir, nous remontons aux tranchées, nous avons ordre de crier à notre tour: vive l'Italie! et de chanter la Marseillaise; ça, c'est pas la paix, mais enfin, ça fait un peu de changement. Ne te fais pas de mousse avec cela, dors tranquille….
…Notre secteur n'est pas mal placé, les Boches sont à environ 200 mètres de nous et seulement à 40 mètres des autres secteurs; nous sommes cette fois en forêt, nous habitons à cinq par villa; c'est pas cher comme loyer, nous avons un bail renouvelable tous les douze jours, car nous restons quatre jours dans les tranchées; si tu voyais notre cambuse, tu aurais le sourire: à la porte, il y a sculptures dans la pierre blanche, car les tranchées sont creusées dans la pierre; il y a la tête de la République et je t'assure que l'artiste du 43e Colonial qui l'a faite n'est pas un apprenti; en dessous est écrit: «Vive la République démocratique et sociale»; en plus, de l'autre côté, également dans la pierre, est inscrit: «Villa des cocus». Donc, ton fils habite «Villa des cocus». Ça sent la guerre, hein, à plein nez et je vois Valentine sourire. Nous ne sommes pas mal logés, pour le prix, on ne peut pas crier, on ne peut pas se plaindre….