Voici donc arrivé le jour fatal qui devait confirmer ce que tous deux pensions sans oser nous le dire, tant les paroles en eussent été cruelles; notre cher disparu, mon père bien-aimé, nous a quittés et nous ne le reverrons jamais. Dieu lui a réservé la plus belle récompense, la mort en héros, face à l'ennemi, et il n'est pas de doute possible qu'il ait pris avec lui cette âme d'élite à tous points de vue. Mais pour nous quelle affreuse réalité!… Je ne puis me figurer notre malheur, je ne puis envisager notre vie complètement sans lui, quoique la longue et pénible attente ait distillé peu à peu notre souffrance. Ce n'est qu'à la fin de cette guerre que nous la sentirons complètement. Quand nous serons tous deux seuls, combien sa présence nous manquera! La guerre est une phase de l'existence pendant laquelle les nerfs se tendent plus qu'ils ne le peuvent, mais quelle détresse terrible quand la réalité sera là! Il faut avoir notre état d'esprit actuel, qui nous fait considérer la mort comme la réalisation de nos plus beaux rêves de gloire, et la séparation d'avec les nôtres comme un sacrifice nécessaire au salut de notre chère Patrie, pour que ce coup ne nous frappe pas avec une violence plus grande encore et que nous puissions le supporter. Cher père! Quel exemple pour moi! Jamais je ne serai seulement à la cheville de cette magnifique nature que je respectais comme celle d'un parfait chrétien et d'un Français digne de son nom glorieux.

Dernière lettre du Lieutenant Marcel ETEVE, tué le 20 Juillet 1916.

19 Juillet.

Je suis retourné cet après-midi jeter un coup d'oeil sur le chaos des entonnoirs avoisinants: je ne reviens pas sur l'impression causée. Puis, des banquettes de notre tranchée, je regarde à la jumelle les éclatements sur les bois, les villages et les châteaux que tiennent les Boches. C'est épouvantable. Le beau temps semble aujourd'hui revenu, et notre artillerie lourde en profite pour faire ce qu'on appelle du beau travail. Quelles énormes colonnes de fumée noire, avec des éclatements en boule blanche! Quelquefois, un panache de fumée noire, comme une éruption de volcan. Les Boches ne doivent pas être à la noce. Et de derrière nos premières lignes partent aussi des torpilles. C'est la danse complète. Il faut s'en réjouir. Mais c'est toutefois un spectacle peu à l'honneur de l'homme.

Et nos pauvres villages qu'on est forcé de détruire de fond en comble pour les reprendre, et encore avec peine….

Pour me distraire de tout ce que je vois, j'ai lu hier soir, dans ma niche, Le Roi Lear, que j'ai trouvé traînant par là. Cela me rappelle un bon temps déjà loin, une belle soirée chez Antoine….

J'ai eu surtout hier, pour me mettre du baume au coeur, ta bonne lettre, avec ton joli jasmin: merci, la maman. Nous manquons de fleurs ici: sur le plateau, on ne voit comme floraison que, de loin en loin, émergeant du chaos d'entonnoirs, des piquets à fils de fer boches, à forme de tire-bouchons: c'est assez joli….

Et les communiqués sont bons.

Espérons, et aimons-nous fort, fort….

Lettre écrite la veille de sa mort par Prosper FADHUILE, Sous-Lieutenant au 29e Bataillon de Chasseurs à pied.