Je me trouve à Paris, mobilisant avec le 103e et je prendrai dans quelques jours les routes d'invasion vers l'Allemagne, je l'espère fermement.
J'aurai probablement la satisfaction de conduire ma compagnie au feu, comme commandant de compagnie, et soyez persuadés que je ferai taper ferme. On ne peut pas présager l'avenir; mais notre cause est juste, puisqu'on nous attaque, et j'ai la profonde conviction qu'on peut tout espérer. Pauvre papa, serait-il heureux, s'il voyait l'élan français, lui qui tressaillait à la moindre alerte.
J'ai quitté ce matin, pour toujours peut-être, ma pauvre chère Madon et mes deux mignons. Ce fut bien dur, grand Dieu!
Vous savez tous, chers père et soeurs, quelle affection j'ai toujours eue pour vous; mon grand regret est de ne point vous revoir avant de me jeter corps et âme dans la fournaise.
Si le sort veut que je tombe au champ d'honneur, ne pleurez point, mais, en souvenir de moi, veillez sur les êtres si chers que je laisserai…. Je vous confie ma chère femme, j'ai admiré son courage ce matin, mais quelles transes pour elle maintenant, seule et immobilisée à Saint-Cyr; je vous confie ma petite Monette et mon petit André, si je viens à leur manquer qu'ils ne s'aperçoivent pas qu'ils n'ont plus de papa.
Mais au loin les tristes présages, car je compte bien revenir dans les rangs de nos armées victorieuses. Quel coup de torchon! mes aïeux! je crois que les Prussiens paieront cher leurs menées hypocrites et leur folie sanglante. La population, ici, est admirable de calme et de froide résolution, et c'est un état d'esprit général. C'est la guerre au couteau qu'ils auront voulue, je suis persuadé qu'on les servira en conséquence. J'ai vu aujourd'hui dans la foule plusieurs faits touchants de patriotisme se produire: un ouvrier arrachant, sur la place des Invalides, une carte d'Etat-Major à un monsieur qu'il supposait être un Allemand, et me l'apportant; un camelot vendait ses journaux, mais les donnait à l'oeil aux officiers et aux soldats, parce qu'il allait partir lui-même pour la frontière; ce ne sont pas des faits isolés; une nation comme la France, animée de ces sentiments, est mûre pour le succès.
Mes aspirants, en même temps que moi, ont rejoint leurs régiments, ils exultaient tous. Charles doit être à son poste. Où? je l'ignore, mais quel beau début de carrière pour un officier.
Et maintenant courage, mon cher Jules, mes chères soeurs. Nous allons traverser la période la plus dure que le monde ait vécue, soyons à la hauteur de notre tâche.
Je vous embrasse bien tendrement.
Votre frère,