J. JEANNIN.

Lettre écrite, sur l'Yser, par l'Aspirant Henri JOYEUX, blessé mortellement, un an plus tard, à la prise de Monastir.

18 Juin 1915.

Mon cher papa, ma chère maman,

Depuis quelques jours, je vous écris régulièrement. Je n'ai pas reçu de vos nouvelles. Je pense néanmoins que ma lettre vous trouvera toujours en bonne santé et toujours bien courageux, comme vous l'avez été jusqu'ici. Allons! soyez-le encore plus aujourd'hui. C'est la volonté de votre petit Doudou, de votre grand Henri.

Si cette lettre vous parvient, voyez-vous, c'est que la France m'aura voulu tout entier. J'aurai fait mon devoir, comme les autres, pas plus. J'en suis fier, et vous devez l'être aussi de savoir que votre enfant est mort vaillamment, qu'il a vu la mort avec gaîté et délivrance, l'âme complètement tranquille. Pourquoi en avoir peur? Vous rappelez-vous de ce soir-là où j'ai parlé avec papa sur la mort, sur sa douceur que je réclame. Ne me délivre-t-elle pas d'une vie que je n'ai pu qu'entrevoir et à laquelle je n'ai pu goûter, si j'ose dire, sous un jour âpre et terrifiant. Où sont les douces années de ma toute petite enfance, lorsque j'allais me consoler dans les bras d'une aussi bonne maman, d'un aussi bon papa que j'avais. Ici, je suis seul, pour me consoler de ne pouvoir vous embrasser, de ne pouvoir vous serrer dans mes bras, je suis encore seul. Si ce n'était ça, rien ne m'aurait coûté d'aller voir là-haut le beau résultat de la grande bataille. Aussi, en vous écrivant cette lettre, ce dernier adieu, je viens vous remercier de la tendre, de la douce affection que vous m'avez toujours témoignée. Pardon aussi de l'avoir connu trop tard, pardon d'avoir oublié mes devoirs d'enfant, pardon de tout ce que vous ne savez pas. Enfant je l'étais et c'est la guerre, la dure campagne qui m'a mûri, vieilli, qui a fait de moi un homme à 20 ans.

Allons, courage! refoulez vos larmes et ne vous abandonnez pas dans un chagrin qui pourrait abréger les quelques jours de tranquillité, de paix que vous trouverez auprès de mon petit frère quand il reviendra, lui; montrez-lui cette lettre qui devra lui faire comprendre que si je meurs tranquille, c'est que je pense bien à sa présence. Il saura adoucir par tous les moyens les jours heureux qui vous restent à passer ensemble.

Promettez-moi aussi de vivre heureux jusqu'au moment où le bon Dieu jugera que vous veniez me retrouver.

Peut être qu'un jour vous viendrez rechercher mes restes dans cette Belgique, la vraie, pas celle dont le sol a été foulé par d'impies barbares. Mon seul bonheur est de penser que vous viendrez me rechercher et qu'un jour je reposerai près de vous, à Marcey, que j'aurais tant souhaité revoir.

Faites mes adieux aux personnes amies, à tous ceux qui ne m'ont pas encore oublié.