Mon cher Oncle,
Nous nous recueillons pour l'action prochaine, qui n'est un mystère pour personne. C'est assez proche. Pas du tout d'enthousiasme. Mais pas du tout de défaillance, ni même de défiance. La guerre est devenue presque une habitude, un nouveau genre de vie, pour mes camarades, et ils sont blasés. Ils ne vont pas joyeusement au feu, presque ivres d'avance d'une victoire certaine et décisive, comme ceux de Mesnil-lès-Hurlus, de Tahure, de Massiges. Ils comptent avec l'ennemi. Ils savent qu'on a déjà fait bien des tentatives coûteuses et infructueuses. Ils savent aussi que, fatalement, un jour viendra où une de ces tentatives sera suivie d'une grosse avance, et ils se disent: Ce sera peut-être cette fois-ci. Ce ne sera pas un élan de patriotisme et d'abnégation. Ce sera une tâche, presque un métier, résolument entreprise, poursuivie avec patience, avec conscience, avec un courage contenu et le souci de la mener à bien. Je trouve que c'est, après trente-deux mois d'épreuves, un très beau moral.
Quant à moi, j'ose à peine m'abandonner à l'espoir que je suis peut-être appelé à prendre ma revanche d'Août-Septembre 1914. Je suis content d'avoir enfin une raison d'être. Depuis que je suis revenu au front, il y a presque un an, l'évidence de mon utilité ne m'était pas apparue. Je vais enfin vivre de grandes heures. Pourvu que mes parents soient forts! J'aime autant les savoir à Paris, où ils pourront puiser chez vous un peu de réconfort.
Comment te dire, cher oncle Paul, à quel point j'ai été ému de savoir que tu tournais vers moi tes pensées et tes voeux. Comment t'en remercier, sinon en te disant que mon plus cher désir, si je reviens de la guerre, sera d'avoir avec toi de fréquents entretiens pour essayer de profiter de ta longue expérience des choses et des hommes, et de toute la philosophie que tu as amassée…. Je termine en t'envoyant toute mon affection, et en vous embrassant, tante Marie, Henri et toi, de tout coeur.
JEAN.
Lettre écrite par le Sous-Lieutenant Claude LANGLE, tombé au champ d'honneur le 26 Septembre 1915.
25 Septembre 1915.
Mon cher Papa,
Si jamais cette lettre t'arrive, ce sera parce que je serai tombé glorieusement dans la grande bataille qui va achever le triomphe de la France. C'est de bon coeur que je donne ma vie pour la plus belle de toutes les causes. Je n'aurai que le regret de vous faire de la peine à toi et à maman. Je vous en supplie, ne pleurez pas; c'est si beau de mourir utilement! Nous sommes régiment d'attaque; les jeunes de la classe 15 vont montrer le chemin victorieux aux vieux.
Si tu as l'occasion d'écrire à Monsieur Canivinq, dis-lui de dire à mes camarades de Carnot de faire comme nous, de consacrer leur vie à notre beau pays de liberté, de se rappeler le cri de ralliement de 1915: «En avant pour la France!»