Nous étions hier soir dans notre guitoune en train de faire une petite manille avec mes trois copains, lorsque mon caporal surgit à la porte: «André! un colis». Tout le monde pose à bas les cartes et tire son couteau de sa poche. Juge donc de notre bonheur: chaussons, mouchoirs, odeur, saucissons, sardines, pâtés, gâteaux, rhum, papier à lettres, enveloppes. Juge donc de notre joie.

Mais ce qui m'a fait le plus grand plaisir, cher père, c'est de m'avoir envoyé ta photographie et celle de la pauvre maman; aussitôt que je les ai vues, c'est immédiatement toute la maisonnée présente devant moi, et une intense émotion m'a surpris, c'est toute l'affection familiale dont je suis privé depuis trois mois qui brusquement s'est fait ressentir en moi.

Cela m'a ému et n'a pas affaibli mon courage. Au contraire, père, lorsque je monterai à l'assaut, je regarderai encore ta photographie, et elle me donnera tout ce que tu me dis par la pensée: «Courage! honneur! Vas-y en brave!»

Cela a augmenté mon ardeur, car c'est pour vous, pour mes frères et soeurs, tous les parents, que nous soldats faisons la barrière infranchissable devant laquelle les efforts des brutes et sauvages déchaînés viennent se briser. Et penser que c'est pour vous que je me bats, vous tous que j'aime tant, n'est-ce pas le plus grand encouragement qu'un soldat puisse recevoir?

Cher père, je te dis ceci tout naturellement, sans forfanterie, tu sais que nous subissons de grandes épreuves. Eh bien, tout ceci, vois-tu, pas une fois je n'ai regretté de le subir et au contraire je suis gai de souffrir, si quelquefois cela arrive, en pensant à la noble cause que nous servons. C'est dans ces sentiments que je puise mon inaltérable gaieté, que tu nommes courage. Oui, je veux être toujours gai, faire tous les sacrifices nécessaires avec bonne humeur, et si je reviens, car j'en ai le bon espoir, je pourrai dire: «Je n'ai jamais rien regretté à la Patrie!»

Les gâteaux d'Amélie sont excellents. Bons baisers à tous, j'écrirai demain à chacun en particulier. Soyez tous assurés de ma plus grande soif de triomphe et de mon impatience de vous embrasser tous bien fort. En attendant ce jour qui couronnera tous nos efforts et auquel il ne faut pas encore penser, patience, courage; on ne détruit pas en quelques jours un monstre de sauvagerie, patiemment édifié depuis quarante-quatre ans, mais, avec la ténacité, il finira par s'écrouler et, ce jour-là, l'horizon d'idéal et de liberté en sera bien éclairci.

Ayez comme nous confiance en la justice et l'immortalité de la France.

Ces jours-ci sont pour elle une de ses époques les plus glorieuses.

Vive la France!

ANDRE.