Cet ami respectable était parti de Touraine, le cœur dévoré d'inquiétudes: il connaissait la profonde sensibilité de sa fille adoptive, il en avait toujours redouté les effets. La nouvelle de sa maladie lui avait causé des alarmes qui s'augmentaient à mesure qu'il s'en approchait. Quand il fut au coin du petit bois qui bordait l'habitation de M. de Saint-Elme, il ne se sentit plus le courage de poursuivre son chemin, et donna l'ordre à Félix, qui le suivait, d'aller savoir ce qu'il devait craindre ou espérer. Quoique ce fidèle serviteur ne s'arrêta que peu de temps dans la maison, ce court délai parut un siècle à Mr. D.; il en conçut un augure défavorable, et s'avançait, d'un pas tremblant, vers la solitude, lorsqu'il en vit sortir un homme âgé, dont le costume désignait un médecin: il le joignit, et d'une voix qui décelait la plus cruelle agitation, lui demanda: La perdrons-nous? Elle est hors de danger, répondit le docteur, mais on aura peut-être de la peine à lui rendre l'usage de la raison. J'ai essayé, sans succès, de tous les remèdes connus, et je n'espère rien maintenant, que d'une crise que mon art ne peut provoquer. Mr. D. témoigna la douleur la plus vive. Attendez, dit le docteur, il me vient une idée; votre présence inattendue peut nous servir. La malade repose; suivez-moi, je vais faire sortir tout le monde de sa chambre, et vous placer à ses cotés. A son réveil, ses yeux chercheront ceux qu'elle a coutume de voir; si elle les demande, si elle vous reconnaît, je réponds de tout.
Le projet du docteur fut mis sur-le-champ à exécution. Amador refusait de céder le fauteuil qu'il occupait auprès du chevet du lit de la marquise; mais il ne put résister à l'autorité réunie du médecin et de M. D. Toutefois il ne céda que sous la condition qu'on lui permettrait de demeurer dans la chambre. Il se plaça au pied du lit d'Anaïs, se cacha sous ses rideaux, et promit de ne se montrer que lorsqu'il pourrait le faire sans qu'il en résultât aucun inconvénient. Le docteur resta dans le sallon voisin avec Amélie et Rosine.
Après une heure d'un sommeil assez calme, madame de Simiane ouvrit les yeux et les porta d'abord, ainsi que le docteur l'avait prévu, du côté où se tenait M. de Lamerville; elle tressaillit; quelques pleurs mouillèrent ses joues; puis elle se souleva comme pour mieux voir, et s'écria: Est-ce encore une illusion? ou mon second père est auprès de moi? Vous ne vous abusez pas, chère et tendre Anaïs, c'est votre meilleur ami; celui qui, depuis si long-temps, n'a vécu que pour vous. Elle lui tendit la main, et dit: J'ai été mal, bien mal.—Je le sais; mais, Dieu merci, vous voilà mieux.—Ah! pourquoi me suis-je séparée de mon guide! Fatale absence! elle me coûtera mon repos éternel.—Calmez-vous, guérissez-vous, et vous serez plus heureuse que vous ne le fûtes jamais.—Heureuse! moi, heureuse! Ah, mon ami, détrompez-vous; je l'aime pour toujours.—Eh bien, son amour est le prix du vôtre.—Il m'aime, je le crois; mais il me rejette; sa funeste prévention nous sépare.—Il n'en a plus, s'écria sans se montrer M. de Lamerville.—Oh! mon dieu, mon dieu, dit madame de Simiane, quel accent! il a retenti jusqu'au fond de mon cœur. Mon ami, ajouta-t-elle plus bas à Mr. D., tel est l'empire de cette passion, que j'ai tant de fois, sans succès, essayé de combattre, qu'à chaque instant je crois entendre, je crois voir Amador. Figurez-vous qu'au milieu de mes souffrances, de ma faiblesse extrême, il me semblait qu'il était là, devant mes yeux. Depuis que je fus livrée à cette douce erreur, j'ai tellement craint de la perdre, que je n'interrogeai personne; je ne permis à personne de me parler: je ne voulais pas être éclaircie. Hélas! que ne puis-je me tromper encore!—Il n'en est pas besoin, dit Amador avec feu en se précipitant à genoux auprès du lit de la marquise. Femme adorée! consens à mon bonheur; il dépend en entier de toi, de madame de Simiane! Anaïs fit un geste de surprise et de doute.—Bannis un soupçon qui nous offense tous deux, continua le général. C'est devant ce respectable ami, devant ton second père, que je réclame ta main: mon amour, mon repentir m'en rendent digne. Exauce les derniers vœux de mon oncle, sois à moi pour la vie.
Anaïs doutait encore; la comtesse entra, et fit le récit exact de ce qui s'était passé depuis le moment où la marquise était tombée malade. Celle-ci montra de la joie, de l'attendrissement; mais elle ne voulut rien promettre. Le médecin, la voyant très-fatiguée, recommanda qu'on la laissât seule avec sa garde. On obéit, et chacun fut prendre un repos dont il avait autant de besoin qu'Anaïs.
Madame de Simiane se rétablit promptement. Dès qu'elle fut en convalescence, Amador la sollicita de consentir à leur union. Cette prière, qu'elle eût été affligée de ne pas recevoir, la plongea dans la mélancolie. Depuis que la certitude d'être aimée autant qu'elle aimait elle-même, avait rendu quelque calme à son cœur, elle s'était aperçu que l'amour n'avait fait qu'imposer silence au préjugé de M. de Lamerville, mais qu'il n'en avait pas triomphé. Elle sentait qu'elle serait la plus infortunée des femmes, si son amant, devenu son époux, ne paraissait pas jouir d'une félicité parfaite. Ses réflexions l'avaient convaincue qu'elle ne pouvait s'assurer des jours tranquilles qu'en faisant un pénible sacrifice; elle voulait le méditer dans la retraite, et surtout s'appuyer des conseils de Mr. D.... Elle partit pour Villemonble avec lui, sous le prétexte de quelques arrangemens à prendre, et défendit à M. de Lamerville et à la comtesse de venir la trouver avant trois jours. Elle promit qu'à cette époque elle déciderait sans retour du sort de son amant.
CHAPITRE XV.
Mr. de Lamerville n'avait pas été sans s'apercevoir de l'air triste et préoccupé que madame de Simiane avait depuis que sa santé était revenue; il n'y concevait rien, non plus qu'aux réponses évasives qu'elle faisait sans cesse à ses tendres instances. Pour ne pas s'en offenser, il avait besoin de se rappeler combien elle lui avait montré d'amour. Pourquoi, se disait-il, tant d'abandon est-il suivi de tant de retenue? Anaïs redouterait-elle de perdre son indépendance? Lui serait-elle déjà plus chère que ma tendresse? Son imagination l'aurait-elle abusée? Ces questions, qu'il se faisait à lui-même, étaient suivies du retour de cette idée cruelle, qu'une femme qui aime la célébrité, ne donne qu'à moitié son cœur à son époux.
Quand une femme est contrariée dans ses désirs, elle montre plus de chagrin que d'humeur; l'homme au contraire montre plus d'humeur que de chagrin. L'une se plaint, verse des larmes, accuse le sort, et quelque coupable que puisse paraître son amant, elle est persuadée de son innocence au premier mot qu'il dit pour se justifier. L'autre accuse d'abord sa maîtresse, la rend responsable des événemens dont elle gémit elle-même; et quand il paraît en croire ses discours, ses regards, ses pleurs, il est plus souvent subjugué que convaincu.
Tandis que l'absence et les délais de madame de Simiane, qui tenaient au sentiment le plus délicat, lui donnaient l'apparence d'un tort aux yeux de M. de Lamerville, elle, non moins passionnée que son amant, mais plus tendre et plus juste, tremblait qu'il ne l'accusât de caprice, et s'occupait des moyens de se dévouer exclusivement à lui. Le respect qu'elle conservait à la mémoire de son père, avait suspendu quelque temps l'effet d'une résolution que l'amour et la raison approuvaient également. Elle fit part de son projet et de ses scrupules à M. D.... Il appuya l'un, et parvint à lever les autres.