Le jour où M. de Lamerville devait venir à Villemonble, madame de Simiane alla l'attendre dans le monument funèbre de M. de Crécy. M. D.... s'y rendit à son tour avec Amador. Anaïs se leva à leur approche, et, d'un ton calme et solennel, dit: «J'ai juré sur cette tombe de vivre pour la gloire; ce serment me fut dicté par la tendresse filiale; je ne pourrais le rompre sans être criminelle.» (M. de Lamerville montra de la surprise et de l'inquiétude.) Anaïs continua: «Éclairée par l'amour, je sais enfin qu'il est pour une femme une gloire plus vraie, plus belle que celle que j'avais poursuivie; je renonce à mes travaux brillans pour me livrer sans distraction à l'exercice de modestes vertus. Si tu vivais, ô mon père! tu applaudirais à ma conduite: la vénération que tu avais pour ta Virginie m'en assure. Chercher à me rendre aussi parfaite qu'elle le fut, n'est-ce pas t'honorer davantage que je ne l'ai fait encore? Et que sont d'ailleurs les palmes que je pouvais cueillir, auprès des lauriers qui parent le noble front de celui que je vais prendre pour époux. Ces lauriers seront désormais les miens; vois ta fille s'en embellir. Mon père, permets-moi d'être heureuse; daigne, du haut des cieux, bénir tes deux enfans.—Oui, mon père, bénis-nous, s'écria M. de Lamerville, et reçois le serment que je fais d'être pour mon Anaïs ce que tu fus pour Virginie.»

Les amans sortirent du mausolée pleins de confiance dans leur avenir. Un acte religieux venait de consacrer leurs sentimens; ils allèrent ensuite rendre hommage à la tombe du feu duc. Ils y renouvelèrent la promesse qu'ils avaient faite sur celle de M. de Crécy. Mr. D. les suivait les yeux remplis des larmes de la joie. Il ne craignait plus de mourir, son Anaïs avait un protecteur; il la regardait marcher avec orgueil à côté de l'époux de son choix, et se répétait tout bas: «Le véritable bonheur est dans un amour légitime.»

CONCLUSION.

Le mariage de madame de Simiane avec M. de Lamerville fut célébré au même autel où le feu duc avait servi de père à Félix, quand ce dernier épousa Rosine. Un grand concours de monde s'y rendit; une fête eut lieu le soir dans les jardins. L'invalide et sa famille firent les honneurs de la table dressée pour les habitans du village. Le général distribua 12,000 francs aux douze paroisses voisines; il assura au brave Ambroise la propriété d'une petite ferme. Rosine, Félix et le valet-de-chambre de M. de Lamerville reçurent chacun un contrat de 400 francs de rente, et restèrent au service des nouveaux époux.

Mr. D... continua de demeurer avec son Anaïs, qui le traite toujours en père. Madame de Lamerville a déjà été deux fois mère et nourrice. Son amour pour son mari, celui qu'elle porte à ses enfans, les soins qu'exige sa famille, celui de sa maison, occupent et charment ses jours; elle n'a point le loisir de rêver à la gloire; elle jouit du bonheur.

Le général est le plus tendre des époux. Son amour pour Anaïs semble s'accroître à chaque instant. Il est maintenant assuré que l'on peut unir la constance du cœur à la mobilité de l'imagination; il est revenu de son préjugé contre les femmes qui cultivent les lettres, mais s'applaudit que la sienne ait cessé d'être auteur.

FIN.


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