Les rêveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs fréquens, le rire étudié sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse, l'insouciance qu'elle montrait à cueillir de nouvelles palmes littéraires, l'empressement qu'elle apportait à s'informer de ce qui se passait à l'armée, tout apprit à Mr. D. qu'elle n'avait pas triomphé de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui aurait traité cette inclination de folie; mais Mr. D. savait que les personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nées pour se placer au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent autrement que les autres. Que de là naît, chez les hommes, cette soif ardente de renommée qui excite l'un à vaincre les obstacles pour s'élever à de hautes conceptions, pousse l'autre à ces dévouemens sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le sacrifice de ses plus chères affections; que de là aussi naît chez les femmes, auxquelles la nature refusa les qualités éclatantes qui sont l'attribut de la force, ce penchant à embrasser avec enthousiasme, à nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite chez elles de disposition romanesque, et que peut-être on pourrait appeler le beau idéal du sentiment.
Mr. D. ne blâmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait à guérir son cœur en parlant sans cesse à son imagination. Il la pressa de remettre une de ses pièces au théâtre, et de donner une seconde édition de son poëme. Elle se rendit à ses désirs. Sa pièce eut encore plus de succès que dans la nouveauté, et la seconde édition de son poëme fut épuisée dans le cours d'une semaine. Anaïs ne se présentait plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se tourner avec intérêt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs côtés: C'est madame de Simiane. Un mélange touchant d'orgueil et de modestie colorait alors ses joues. Un éclair de plaisir brillait sur son front. O mon père! pensait-elle, tes vœux sont exaucés; mais bientôt le souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh! comment s'applaudir long-temps d'une célébrité qu'il condamnait, et qui élevait une barrière insurmontable entre elle et lui!
Un matin que madame de Simiane était occupée à choisir quelques bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face Saint-Eustache, elle vit sortir de cette église un convoi dont la seule pompe consistait en cinquante jeunes filles vêtues de blanc, qui marchaient tristement, deux à deux, derrière le corps porté à sa dernière demeure. Ce spectacle attendrit Anaïs, en même temps qu'il excita sa curiosité; elle demanda à la marchande quelles dépouilles on allait rendre à la terre.—Celles d'une fille de vingt-deux ans.—De quoi a-t-elle péri?—D'amour.—Grands dieux! l'infortunée!—Oh! ce n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le Tout-Puissant la recevra dans sa miséricorde: Il doit être beaucoup pardonné à qui a beaucoup aimé. Mais sa sœur, cette pauvre Amélie, si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?—Elle laisse une sœur?—Oui, Madame, une sœur de seize ans.—A-t-elle quelques moyens d'existence?—Non, Madame, elle manque absolument de tout. Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles recevaient des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vîte que la charité; les longues infortunes et les longues maladies vous enlèvent vos amis et vos protecteurs. Clémence est morte à temps, son sort commençait à ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour elle! je ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille, le commerce va si mal! Le peu que j'ai donné à Clémence m'a épuisée sans lui être d'une grande ressource, et je me vois, avec le plus vif chagrin, dans l'impossibilité de pouvoir procurer le moindre soulagement à sa sœur.—Où loge-t-elle?—A deux pas.—Voudriez-vous m'y conduire?—Très-volontiers.—Madame de Simiane monta quelques étages d'un escalier aussi obscur qu'étroit, et fut saisie de pitié en entrant dans la chambre, ou plutôt dans le grenier d'Amélie. Cette jeune fille était étendue sur un méchant grabat, et pleurait amèrement.—Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en s'approchant d'elle avec bonté.—Oh! comment le pourrai-je?—Comment me consoler de la mort de ma sœur! de ma sœur! ma dernière parente! mon unique amie! Hélas! tant qu'elle a vécu, je supportai avec courage la fatigue, les privations et le mépris que la misère entraîne à sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant que je n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au monde! Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?—J'ai reçu une éducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun métier, je n'étais pas née pour avoir besoin d'en savoir un.—Quelle circonstance vous a jetée dans la situation où je vous trouve?—Oh! c'est une histoire déplorable que la nôtre.—Confiez-la-moi, mon enfant, confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amélie leva ses beaux yeux remplis de larmes, sur madame de Simiane, et lui fit ce récit, souvent interrompu par ses sanglots.
Histoire de Mademoiselle de Waldemar.
Ma mère eut deux enfans, Clémence et moi: elle perdit la vie en me donnant le jour. Mon père, Théodore de Waldemar, était capitaine de vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma sœur et moi, sous la protection d'un oncle de ma mère, appelé Blondel. Ce parent eut les plus grands soins de nous. Mon père mourut d'une fièvre épidémique: sa fortune consistait en une somme de trois cent mille livres, placée chez un banquier de Bordeaux, qui jouissait du plus grand crédit. Notre parent fut nommé notre tuteur. Clémence était dans un excellent pensionnat, où elle avait des maîtres de toute espèce; on me réunit à elle avant que j'eusse cinq ans accomplis. M. Blondel payait pour nous une grosse pension; il faisait des cadeaux à madame de Rosanne, notre institutrice, à nos maîtres, aux domestiques de la maison. Chacun s'empressait de nous être utile et agréable. Nous étions aussi heureuses que des orphelines peuvent l'être, quand le banquier chez lequel étaient nos fonds fit banqueroute. M. Blondel, malgré ses démarches et son intelligence, ne put rien sauver du naufrage. Le chagrin qu'il en conçut le conduisit promptement au tombeau. A cette époque Clémence avait dix-sept ans. L'homme de loi qui était chargé des affaires de la succession de notre bon parent, avertit durement ma sœur que ses héritiers s'étaient mis en règle relativement à nous, et que nous n'avions pas la plus légère somme à réclamer d'eux.
Madame de Rosanne était une femme très-obligeante; elle ne vit pas d'un œil sec le chagrin de Clémence. Tranquillisez-vous, lui dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant à votre sœur, elle restera chez moi à quart de pension, jusqu'à ce qu'elle ait atteint l'âge où l'on pourra disposer d'elle avantageusement.
Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec reconnaissance, par ma sœur. Elle entra chez madame d'Aiglemont. Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte Napolitain. Ma sœur était très-belle. Le comte en devint amoureux, et par malheur réussit à lui plaire.
Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les vendredis chez une dame où elle n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette dernière avait l'habitude de me consacrer, le furent bientôt à recevoir le comte: il lui jurait amour, respect, fidélité. Aimer et croire est, dit-on, la même chose; ma pauvre sœur crut M. de Rinaldy. Funeste aveuglement! ajouta Amélie en baissant les yeux, il devait lui coûter la réputation et la vie.
Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle n'accepta jamais de lui que son fatal amour.
La tendresse de M. de Rinaldy pour ma sœur ne dura que peu de mois. Il devint ensuite amoureux d'une Espagnole, veuve du vicomte de Rostange, et l'épousa.