Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut plus me garder.

Ma sœur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place; mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. Elle savait très-bien broder; elle alla demander de l'ouvrage à des lingères, en obtint, et se vit même bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à huit personnes. Le produit de son travail était plus que suffisant à nos besoins. Elle me donna un maître pour me perfectionner dans l'écriture et dans l'étude de ma langue. Son projet était de rassembler quelques fonds pour entreprendre un petit commerce auquel je serais associée. Depuis quelques temps elle paraissait s'être résignée à son sort; elle ne prononçait plus le nom du comte. Je la voyais calme, excepté les lundis et les vendredis; ces jours-là elle pleurait beaucoup, et répétait: Il n'y a plus de jours, d'heures pour moi, tout est pour elle.

Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû, elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.—La plus horrible, M. de Rinaldy est fou.—Êtes-vous certaine que cela soit?—Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier dans une maison de santé.—Qui vous a instruite de cet événement?—On vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je sors.—Sait-on d'où provient la folie du comte?—De l'inconduite de sa femme.—Le ciel vous a vengée.—Dites bien plutôt qu'il me punit. Mes douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que j'éprouve maintenant. O ma sœur! combien il est à plaindre! Il n'est entouré, soigné que par des étrangers. Quel doit être son supplice, lorsque, dans ses momens lucides, il cherche, sans le rencontrer, le regard d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas t'abandonnent; mais Clémence te reste, elle ira te consoler, te servir; ta tête reposera sur mon sein.—Vous iriez voir le comte?—Dès demain. Ah! si je puis adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma destinée.—Oubliez-vous les maux qu'il vous a faits?—Je ne me souviens que de son amour.—Il vous a trahie.—Il est malheureux!

Ma sœur persista dans sa résolution avec un courage digne à la fois d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur, daigne accorder à Adrien le retour du premier de tes bienfaits! Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que pour toi.

Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence reçut son dernier soupir.

Les veilles fréquentes de ma sœur, ses inquiétudes continuelles avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc. Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs meubles, pour venir demeurer ici. Il est impossible de peindre tout ce que j'y ai souffert. Là, j'ai vu ma pauvre sœur succomber sous le poids des regrets, de l'extrême indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue dix fois par jour défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir.

Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu, dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.—O Madame! que vous êtes bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.—Pourquoi donc, mon enfant?—Je dois six mois de loyer au principal locataire, il ne voudra point me laisser sortir.—Loge-t-il dans cette maison?—Oui, Madame, au premier étage.—Eh bien, descendons, je vais lui parler. Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena.

L'intéressante orpheline fut présentée à Mr. D...., qui approuva l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer.

L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive impression sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on pas redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M. de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort. Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés, mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes pas destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des obstacles invincibles.

L'amour est un mal dont la violence s'accroît en proportion des efforts qu'on emploie à le guérir. En se répétant qu'elle ne devait plus penser à M. de Lamerville, madame de Simiane y pensait continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de vaincre un sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire est un homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de son cœur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à redire les vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de Lamerville était consigné dans tous les journaux, cité sur tous les théâtres. Il n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs publics eux-mêmes, dont la voix rauque et discordante ne portât à chaque heure ce nom jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris entier lui sembla s'être ligué contre son repos. Le printemps était de retour; elle partit pour Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle de Waldemar. Elle y sera plus solitaire, y sera-t-elle plus tranquille?