Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir, et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy. L'orpheline, n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas être à portée de veiller sur elle.

Mme. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ une demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée, sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés. Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force de sortir victorieuse des combats auxquels me livre un inconcevable amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire, hélas! sans le connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte. Dis-moi que ses jouissances passagères ne sont pas comparables à celles que tu m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui animait ma jeunesse, cette noble ardeur, la compagne inséparable du talent, le gage certain de ses succès. Mon père, fais que je sois encore digne de toi. Oui, je le serai; oui, mon dévouement à ta mémoire, ma tendresse pour l'ami qui partagea, qui adoucit mes peines, m'occuperont désormais toute entière. J'adopterai l'orpheline que le ciel a conduite sur mon passage; elle deviendra épouse, mère; elle laissera des enfans qui béniront mon souvenir, comme je bénis le tien; et moi!... moi!... je laisserai un nom illustre».

Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous assurer un sort indépendant.—Je souhaite dépendre éternellement de vous.—Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un aimable et bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.—Je serais bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi, je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma sœur elle-même ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes.

Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie, auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques momens l'époque de sa mort.

CHAPITRE V.

Le lendemain de la visite de Georgette, le comte de Saint-Elme arriva l'après-dînée à Villemonble. Vous m'avez permis, dit-il à la marquise, de venir passer quelques jours dans votre retraite; j'accours jouir avec transport de cette permission dont je suis digne maintenant. Mon cœur, libre enfin d'amour et de regrets, ne calomnie plus la nature et les arts; je sentirai encore mieux leurs charmes auprès de vous: voulez-vous me recevoir? La marquise répondit à M. de Saint-Elme par un compliment flatteur, et lui demanda s'il avait encore entendu parler de Mme. de Rostange.—Oublions cette femme méprisable, dit-il; je me félicite du caprice qui l'a livrée à M. de Lamerville: il m'a évité les douleurs et la honte dont elle a couvert son second époux, le comte de Rinaldy. Ce seigneur trompé, comme je le fus, par les larmes feintes et la feinte douceur de Florestine, lui a donné son nom et sa fortune. Elle a déshonoré l'un, dissipé l'autre. M. de Rinaldy est mort fou; son indigne veuve, jetée en prison pour dettes, eut recours à un lord qui avait été son premier amant, et qui se trouvait à Paris. Ce lord ayant acquis la certitude qu'elle lui était de nouveau infidèle, l'a poignardée dans un accès de fureur, et s'est ensuite tué lui-même d'un coup de pistolet.

La marquise présenta le comte à Mr. D...., et le conduisit se promener dans son parc, dont il lui tardait de parcourir les charmans détours. Il s'extasiait sur les beautés nouvelles qu'il y découvrait. Comme il s'approchait d'une grotte bâtie en granit, du haut de laquelle tombait une cascade d'eaux vives, il s'écria: Oui, telle était jadis l'habitation des Nymphes! Au même instant, il vit sortir de cette grotte une jeune personne vêtue d'une robe de mousseline; ses cheveux noirs étaient entourés d'une guirlande d'œillets blancs; elle portait à sa main une corbeille de fleurs. Elle jeta un regard furtif sur madame de Simiane, vit qu'elle n'était pas seule, et s'enfuit d'un pas rapide et léger à travers les bosquets.—Est-ce Flore qui vient de m'apparaître? demanda M. de St.-Elme.—La marquise lui raconta l'histoire de mademoiselle de Waldemar. Le mépris que Saint-Elme avait pour Florestine s'en accrut; il parut touché de pitié pour Clémence, d'intérêt pour sa sœur. Je vous envie, dit-il à la marquise, le bonheur que vous avez eu de sauver de l'abandon cette jeune personne. Ils s'entretinrent long-temps d'Amélie, et revinrent au château. L'orpheline était dans le sallon, occupée à lire un passage de la Bible: elle se leva, quitta son livre, et essuya quelques pleurs qui coulaient sur ses joues.—Que lisiez-vous donc ma chère, qui vous a si fortement attendrie? demanda la marquise.—L'histoire de Ruth.—Et cela vous émeut à ce point? dit le comte.—Objet de la bienfaisance, répondit Amélie, tout ce qui m'en parle s'adresse directement à mon cœur.—Touchante sensibilité! prononça le comte.

Il était tard; on servit le souper. M. de St.-Elme, placé entre madame de Simiane et Amélie, avait, sans s'en apercevoir, plus de petits soins pour cette dernière que pour l'autre; et quand l'heure de se retirer fut venue, il adressa à l'orpheline un regard qui lui disait: «Vous avez acquis en moi plus qu'un ami.»

Il y eut un orage violent cette nuit. La pluie tomba toute la journée le lendemain: il fut impossible de songer à la promenade. On se rassembla le soir pour faire une lecture en commun. Connaissez-vous la comédie de Nanine? demanda Saint-Elme à mademoiselle de Waldemar.—Non, Monsieur.—Si la marquise y consent, je la lirai.—Je ne demande pas mieux, répondit madame de Simiane.