Le comte avait un organe agréable et flexible; il lut cette pièce avec art, et mit beaucoup de chaleur dans le rôle d'Olban, qu'il voulait faire ressortir. L'orpheline quittait quelquefois sa broderie pour prêter plus d'attention au lecteur. Quand la lecture fut achevée, Saint-Elme questionna Amélie sur le personnage de la pièce qui lui plaisait le plus. Celui de la marquise, répondit Amélie; sa tendresse pour Nanine est constante et désintéressée.—N'aimez-vous pas d'Olban?—Il a banni Nanine sur un simple soupçon.—Il était amoureux, jaloux, voilà son excuse.—Elle était pauvre, dépendante, il devait craindre d'être injuste envers elle.—Ainsi, à la place de Nanine, vous n'auriez pas eu pour le comte l'aimable indulgence qu'elle montra.—Oh! je la trouve naturelle, il était le fils de sa bienfaitrice.—Que ne suis-je votre frère! dit Saint-Elme à madame de Simiane.

Mr. D. arriva. L'entretien changea de sujet. Cependant, Saint-Elme trouva le moyen de placer quelques mots à double entente, dont le véritable sens ne fut pas perdu pour Amélie.

Le comte ne devait rester qu'une semaine à Villemonble: il y était depuis un mois et ne songeait pas à le quitter. S'il avait adoré Florestine, il idolâtrait Amélie. Il ne s'était pas permis de lui parler de son amour; mais il le lui avait déclaré de cent manières. Elle trouvait chaque matin dans son appartement les fleurs qu'elle aimait. Les arbres de la forêt étaient couverts de son chiffre uni à celui du comte. Il faisait quelquefois dans la conversation le portrait de la femme dont il souhaiterait d'être l'époux, et ce portrait était toujours celui de l'orpheline. Cependant elle n'avait laissé apercevoir aucune préférence pour Saint-Elme: l'image de l'infortunée Clémence la tenait en garde contre un amour séducteur. Un accident qui n'eut aucune suite fâcheuse mit en défaut sa prudence. Le comte fit une chute; on le rapporta au château avec le pied démis. Les alarmes de mademoiselle de Waldemar dévoilèrent le secret qu'elle renfermait dans son cœur. L'heureux Saint-Elme partit confier son amour et ses projets à sa mère. Elle revint avec lui à Villemonble. Amélie lui plut, elle la donna pour épouse à son fils.

CHAPITRE VI.

Les noces du comte ajoutèrent au chagrin que la marquise nourrissait depuis l'époque de sa rencontre avec M. de Lamerville. L'aspect de l'amour des jeunes époux répandait, malgré elle, un trouble douloureux dans son ame: elle comparait, avec amertume, sa situation à la leur. En vain allait-elle chercher des forces sur la tombe de son père, contre le sentiment qui la dominait, elle y était sans cesse poursuivie par l'image des trois couples fortunés qui l'entouraient. Non, disait-elle; non, mille ans de gloire ne valent pas un jour de leur pure félicité.

Amélie voyait, avec une vive inquiétude, la tristesse toujours croissante de la marquise: elle avait découvert que cette tristesse était l'effet de l'amour, mais elle ignorait les particularités de cet amour, et n'osait interroger sa bienfaitrice. Une circonstance imprévue lui valut une confidence qu'elle désirait et craignait à la fois d'obtenir.

On envoyait de Paris, à M. de Saint-Elme, tous les ouvrages nouveaux: il les lisait le soir aux dames, tandis qu'elles travaillaient à des ouvrages de leur sexe. Parmi les brochures qui venaient de paraître, se trouvait une épître à l'obscurité. Le comte commença la lecture de cette épître: on y remarquait ces vers:

Que je vous plains, ô vous dont les noms trop célèbres
Ont, immortalisés par d'éclatans revers,
D'une misère illustre effrayé l'univers!
Le mépris inhumain, prêt à compter vos larmes,
De la plainte à vos cœurs a défendu les charmes.
Condamnés à l'éclat, il faut avec grandeur
Porter seuls, et debout, le fardeau du malheur.
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . .
Ah! de l'orgueil séduit, redoutez le délire.
Vous qui voulez aimer, tremblez qu'on vous admire.

Mlle. Guichelin.