Cela donna lieu à Chapelain de choisir pour sujet de son madrigal la fleur qu'on nomme impériale, qu'il suppose être Gustave ainsi métamorphosé qui vient lui rendre hommage et lui offrir de la couronner. Voiture, à qui cette fiction avoit sans doute paru très-noble, y fait allusion dans la lettre qu'il écrivit à mademoiselle de Rambouillet[ [39], au nom du roi de Suède, et qui commence: Voicy le lion du Nord, etc.
On a cru devoir cette explication en particulier à ceux qui verront ce livre, sans entrer dans le détail du reste, qui s'entend facilement, et l'on se contentera d'ajouter ici que Robert[ [40], célèbre peintre d'alors, fut chargé de peindre les fleurs dont il est enrichi, et que Nicolas Jarry[ [41], le plus fameux maître d'écriture de son temps, a écrit de sa main et les madrigaux et la table des auteurs.
Afin que rien ne manquât à embellir cet ouvrage, il fut relié par le Gascon, qui n'avoit pas d'égal en son art, et enrichi par le dehors et le dedans des chiffres de Julie-Lucine, afin que l'on sût d'abord à qui il étoit[ [42].
Tant que madame de Montausier a vécu, elle a conservé précieusement ce gage de la politesse et de l'amour de son mari pour elle. Étant morte, M. de Montausier en devint le dépositaire et le montroit avec plaisir à ses amis. De ses mains, il passa en celles de madame la duchesse d'Uzès, sa fille[ [43], qui savoit trop ce qu'il valoit pour ne pas le garder avec soin. Aussi ce ne fut qu'après sa mort que ce livre fut vendu par ses héritiers, comme une pièce qui ne méritoit pas leur attention. Un particulier l'acheta à l'intention de M. Moreau, premier valet de chambre de monseigneur le duc de Bourgogne, si connu par son mérite et son bon goût, qui lui paya quinze louis d'or, valant alors deux cents livres; et depuis il a eu l'honnêteté de m'en faire un présent et de m'obliger à le prendre, croyant, avec raison, enrichir par là mon cabinet[ [44].
Nicolas Jarry, écrivain inimitable du dernier siècle, fit trois manuscrits de la Guirlande de Julie dans la même année 1641, savoir: un in-folio, un in-quarto et un in-octavo.
Le premier[ [45], annoncé dans le Catalogue des livres de M. le président Crozat de Tugny, Paris, 1751, p. 119, no 1316, n'étoit pas imprimé. C'est une erreur de ne pas l'avoir annoncé manuscrit. Il est de la propre main de Jarry, sur papier in-quarto, à longues lignes, et contient cinquante-trois feuillets très-bien écrits, en lettres bâtardes. Il paraît avoir été l'esquisse et le modèle de l'in-folio présenté à mademoiselle de Rambouillet. M. le marquis de Courtanvaux en a été ensuite possesseur. Il est passé, à sa vente, entre les mains de P. F. Didot, imprimeur de Monsieur[ [46].
Le second[ [47], très-précieux, sur vélin in-folio, qui a donné lieu à cette Notice, est supérieurement écrit en lettres rondes; les figures de toutes les fleurs, peintes par le fameux Robert, et la reliure magnifique, en maroquin rouge, de ce livre, orné, en dehors et en dedans, du chiffre entrelacé de J. L., ajoutent au très-grand mérite de cet ouvrage unique en son genre.
Il paraît qu'après M. de Gaignières, ce manuscrit passa entre les mains du chevalier de B***; il fut acheté, en 1726, à la vente de ses livres[ [48], par M. l'abbé de Rothelin, qui, comme on l'a vu plus haut, en fit présent quelque temps après à M. de Boze. M. de Cotte[ [49] l'acheta des héritiers de M. de Boze, avec une partie de sa bibliothèque, et le céda à M. Gaignat, à la vente duquel il fut acheté par M. le duc de La Vallière[ [50]. M. Peyne, libraire de Londres, l'a payé, à la vente de ce dernier[ [51], quatorze mille cinq cent dix livres. Nous ignorons entre les mains de qui il est passé[ [52].
Le troisième et dernier manuscrit de la Guirlande[ [53] contient quarante feuillets sur vélin in-octavo, écrits en lettres bâtardes. Il ne renferme que les madrigaux seuls, sans aucune peinture. La reliure est la même que celle du manuscrit précédent (1641), parce qu'ils furent présentés, tous les deux en même temps, à mademoiselle de Rambouillet, par M. le duc de Montausier. L'on ignore absolument comment il est passé dans la bibliothèque de M. le duc de La Vallière[ [54]. M. G. Debure fils aîné, chargé de la vente de cette bibliothèque, l'a payé quatre cent six livres, et en est actuellement le possesseur[ [55] (1784).
Ce manuscrit peut être regardé comme le chef-d'œuvre de M. Jarry, parce qu'il excelloit encore plus dans les lettres bâtardes que dans les lettres rondes.