Et voici que la maison tout entière se mit à flamber. Njal vint à la porte et dit: «Flosi est-il assez près pour entendre mes paroles?» Flosi dit que oui. «Veux-tu, dit Njal, faire la paix avec mes fils, ou bien laisser sortir quelques-uns des nôtres?» Flosi répondit: «Je ne veux pas faire de paix avec tes fils; voici que notre querelle va être finie, et je ne partirai pas d'ici que tous ne soient morts. Mais je laisserai sortir les femmes, les enfants, et les serviteurs.»
Njal rentra et dit aux gens: «Que tous ceux-là sortent, qui en ont la permission. Sors, Thorhalla fille d'Asgrim, et les autres sortiront avec toi.» Thorhalla dit: «Nous allons nous séparer, Helgi et moi, d'une autre manière que je ne pensais tout à l'heure. Mais je vais presser mon père et mes frères, pour qu'ils vengent cette tuerie qui se fait ici.»--«Que Dieu te protège, dit Njal, car tu es une bonne femme.» Elle partit donc, et beaucoup de monde avec elle.
Astrid de Djuparbakka dit à Helgi, fils de Njal: «Sors avec moi: je vais jeter sur tes épaules un manteau de femme, et j'envelopperai ta tête d'un voile.» Il refusa d'abord, mais elle le priait tant qu'il finit par faire comme elle voulait. Astrid mit un voile sur la tête d'Helgi, et Thorhild, femme de Skarphjedin, le couvrit d'un manteau: il sortit au milieu d'elles. Thorgerd, fille de Njal, sortit aussi, et Helga sa sœur, et bien d'autres.
Comme Helgi sortait, Flosi dit: «Voici une grande femme, aux larges épaules, qui s'en va là-bas. Emparez-vous d'elle et tenez-la bien.» Dès que Helgi eut entendu ces paroles, il jeta son manteau. Il avait gardé par dessous son épée à la main; il en frappa l'homme qui s'approchait et atteignit son bouclier, le coup trancha la pointe du bouclier, et la jambe de l'homme. Alors Flosi s'approcha, il leva sa hache sur la tête de Helgi, et l'abattit d'un coup.
Flosi vint près de la porte, et dit qu'il voulait parler à Njal, et aussi à Bergthora. Ils s'approchèrent. Flosi dit: «Je viens, Njal, t'offrir de sortir; tu n'as pas mérité d'être brûlé dans ta maison.» Njal répondit: «Je ne sortirai pas; je suis vieux, et je ne pourrais venger mes fils; et je ne veux pas vivre dans la honte.» Alors Flosi dit à Bergthora: «Sors, toi, femme; car pour rien au monde je ne veux te brûler.» Bergthora répondit: «J'ai été mariée jeune à Njal, et je lui ai promis que je partagerais avec lui heur et malheur.» Et ils rentrèrent tous les deux.
«Qu'allons-nous faire maintenant?» dit Bergthora. «Allons à notre lit, dit Njal et couchons-nous. Il y a longtemps que j'ai envie de me reposer.» Bergthora dit au petit Thord, fils de Kari: «On va te mener dehors, il ne faut pas que tu brûles ici.»--«Tu m'as promis, grand'mère, répondit l'enfant, que nous ne nous séparerions jamais, tant que je serais chez toi. J'aime bien mieux mourir avec toi et Njal que de vous survivre à tous deux.» Elle porta donc l'enfant sur le lit. Njal dit à son intendant: «Viens voir où nous nous couchons, et comment je dispose toute chose autour de nous; car je ne bougerai pas, quelque tourment que me causent la fumée ou la chaleur. Tu sauras donc où il faut chercher nos os.» Et l'autre dit qu'ainsi ferait-il. On avait tué un bœuf, et la peau était là. Njal lui dit de l'étendre sur eux, et il promit de le faire. Alors Njal et Bergthora se couchèrent dans le lit et mirent le petit garçon entre eux. Ils firent le signe de la croix sur eux et sur lui, et recommandèrent leurs âmes à Dieu, et ce furent les dernières paroles qu'on entendit d'eux. L'intendant prit la peau, l'étendit sur eux, et sortit.
Ketil de Mörk vint à sa rencontre et le tira dehors. Il s'informa de Njal, son beau-père, et l'intendant lui dit tout ce qui s'était passé. «Voici de grands malheurs qui fondent sur nous, dit Ketil; et cela fait bien des calamités à la fois.»
Skarphjedin avait vu que son père allait se coucher, et comment toutes choses s'étaient passées. «Voici notre père qui va se mettre au lit de bonne heure, dit-il; il fallait s'y attendre, car il est vieux.»
Il tombait des tisons enflammés. Skarphjedin, Kari et Grim les ramassaient comme ils tombaient, et les lançaient sur ceux du dehors; et cela dura un moment. Alors les autres leur lancèrent des javelots. Mais ils les arrêtaient au vol, et les leur renvoyaient. Flosi dit à ses gens de cesser: «Nos armes, dit-il, ne mous servirons de rien contre eux. Vous pouvez bien attendre que le feu en soit venu à bout.»
Les grosses poutres commençaient à tomber du toit. «Maintenant, dit Skarphjedin, mon père doit être mort. Je ne l'ai entendu ni tousser ni gémir.» Et ils s'en allèrent au bout de la salle. Il y avait là une poutre qui s'était effondrée. Elle était toute brûlée au milieu. Kari dit à Skarphjedin: «Saute dehors par là, et je sauterai après toi. De cette façon nous pourrons tous deux nous échapper; car toute la fumée vient de ce côté» Skarphjedin répondit: «C'est toi qui sauteras le premier; je serai sur tes talons.»--«Ce n'est pas sage, dit Kari; moi, je pourrai bien m'échapper d'un autre côté, si je n'y parviens pas ici.»--«Et moi je ne veux pas, dit Skarphjedin; saute le premier, je te suis.»--«C'est le devoir de tout homme» dit Kari, de sauver sa vie quand il le peut; et c'est ce que je vais faire. Voici que nous nous séparons pour ne plus nous revoir; car si je saute dehors, je ne rentrerai certes pas dans le feu pour t'y retrouver. Que chacun donc suive son chemin.»--«Je me réjouis de penser, mon frère, dit Skarphjedin, que si tu échappes tu me vengeras.» Alors Kari prit à la main une solive enflammée et se mit à courir vers la poutre qui brûlait. Il lança son tison du haut du mur, au milieu de ceux qui étaient dehors. Ils se sauvèrent tous. Les vêtements de Kari et ses cheveux étaient tout en flammes. Il sauta du haut du mur, et s'éloigna en courant le long de la fumée. Un de ceux, qui étaient le plus près demanda: «Est-ce qu'il ne vient pas de sauter un homme du haut du mur?»--«Non pas, dit un autre, c'est Skarphjedin qui nous a lancé un brandon.» Et ils ne s'en inquiétèrent pas davantage.