Leurs javelots étaient plantés en terre, un peu plus bas. Ils prirent les javelots et les jetèrent dans la rivière. «Allons-nous les éveiller?» dit Thorgeir. «Tu le demandes, répondit Kari, et pourtant tu es bien résolu à ne pas attaquer des hommes qui dorment: ce serait commettre un meurtre honteux.» Et ils se mirent à pousser de grands cris. Les autres s'éveillèrent, sautèrent sur leurs pieds et s'emparèrent de leurs armes. Et Kari et Thorgeir ne les attaquèrent que quand ils les virent armés.
Thorgeir Skorargeir courut à Thorkel fils de Sigfus. En même temps un homme accourait vers lui par derrière. Mais avant qu'il eût pu lui faire aucun mal, Thorgeir avait levé des deux mains sa hache Rimmugygi. Du sommet de la hache, il atteignit à la tête celui qui était derrière lui, et fit voler son crâne en éclats. L'homme tomba à terre, mort. Alors, ramenant sa hache en avant, Thorgeir frappa Thorkel à l'épaule et lui enleva un bras. Thorkel tomba mort à son tour.
Pendant ce temps, fondaient sur Kari Mörd fils de Sigfus, Sigurd, fils de Lambi, et Lambi, fils de Sigurd. Lambi courut à Kari par derrière, et lui lança un javelot. Kari le vit. Il sauta en l'air, en écartant les jambes. Le javelot s'enfonça en terre. Kari retomba sur la hampe et la brisa. Il tenait d'une main un javelot, de l'autre son épée. Il n'avait point de bouclier. De la main droite il lança son javelot à Sigurd fils de Lambi. Il l'atteignit à la poitrine, et le javelot sortit entre les deux épaules, Lambi tomba: il était mort sur le coup. De la main gauche, Kari donna un coup d'épée à Mörd fils de Sigfus: il l'atteignit à la hanche, et lui brisa l'épine du dos. Mörd tomba mort, la face contre terre. Alors Kari, tournant sur ses talons comme une toupie, se trouva en face de Lambi fils de Sigurd. Mais Lambi ne vit rien de mieux à faire que de prendre la fuite.
Et voici que Thorgeir s'avança contre Leidolf le fort. Ils frappèrent tous deux en même temps: et Leidolf porta un si grand coup, qu'il trancha un morceau du bouclier de Thorgeir. Thorgeir avait frappé en tenant à deux mains sa hache Rimmugygi. La corne d'en bas entra dans le bouclier de Leidolf, et le fendit en deux; la corne d'en haut, lui brisa la clavicule et s'enfonça dans sa poitrine. Kari arrivait au même moment. D'un coup d'épée il enleva la jambe de Leidolf, par le milieu de la cuisse, Leidolf tomba; il était mort.
«Courons à nos chevaux, dit Ketil de Mörk. Ces hommes sont trop forts pour nous: il n'y à rien à faire contre eux.» Ils coururent à leurs chevaux et sautèrent en selle. «Allons-nous les poursuivre? dit Thorgeir. Nous pourrons en tuer encore quelques uns.»--«Il y en a un qui s'en va le dernier et que je ne veux pas tuer, dit Kari; c'est Ketil de Mörk; nous avons pour femmes les deux sœurs, et puis, il s'est conduit jusqu'ici mieux que les autres dans cette affaire.» Ils montèrent à cheval, et chevauchèrent sans s'arrêter jusqu'à Holt. Thorgeir dit à ses frères de s'en aller dans l'Est, à Skoga; ils avaient là un autre domaine, et Thorgeir ne voulait pas qu'on pût dire que ses frères avaient rompu la paix. Il eut soin d'avoir beaucoup de monde auprès de lui, et il n'y avait jamais à Holt moins de trente hommes prêts à combattre.
Il y avait grande joie chez Thorgeir. Les gens étaient d'avis qu'il avait beaucoup grandi en gloire et en renommée, et aussi Kari. Et on garda longtemps la mémoire de cette poursuite qu'ils avaient faite, comme quoi ils avaient attaqué, à eux deux, quinze hommes, tué cinq d'entre eux, et mis en fuite les dix autres.
Il faut revenir à Ketil. Ils coururent lui et les siens, si vite qu'ils purent, jusqu'à Svinafell, où ils contèrent quel fâcheux voyage ils avaient fait. «Il fallait s'y attendre, dit Flosi; que ceci vous soit une leçon, et tâchez à l'avenir de vous mieux tenir sur vos gardes.»
Flosi était le plus joyeux des hommes, et c'était un plaisir d'être son hôte. On disait de lui qu'il avait plus que personne tout ce qui fait un grand chef.
Il passa l'été chez lui, et aussi l'hiver qui suivit. Cet hiver-là, après la fête de Jol, Hal de Sida arriva de l'Est avec Kol son fils. Flosi eut grande joie de le voir. Ils parlaient souvent ensemble de cette affaire de l'incendie. Flosi disait que lui et les siens avaient payé bien cher. Hal répondit que c'était à prévoir, dans une affaire comme la leur. Flosi lui demanda quel conseil il lui donnerait. «Je te conseille, répondit Hal, de faire la paix, avec Thorgeir, s'il y a moyen. Mais il sera difficile de l'amener à une paix quelconque.»--«Crois-tu que par là nous en aurons fini avec les meurtres?» dit Flosi. «Je ne crois pas, dit Hal; mais tu auras affaire à moins forte partie si Kari est seul. Si tu ne fais pas la paix avec Thorgeir, ce sera ta mort.»--«Quelle sorte de paix lui offrirons-nous?» dit Flosi. «Dure va te sembler, dit Hal, la seule paix qu'il acceptera. Il ne fera la paix qu'à une condition, c'est qu'il n'aura rien à payer pour les meurtres dont il est l'auteur, et qu'on lui paiera, au contraire, le prix du meurtre de Njal et de ses fils, à lui pour sa tierce part.»--«C'est une paix dure» dit Flosi. «Pas pour toi, dit Hal, car ce n'est pas à toi de venger les fils de Sigfus. C'est à leurs frères qu'il appartient de porter plainte pour leur meurtre, et à Hamund Halti, pour celui de son fils Leidolf. Je crois que tu arriveras à faire ta paix avec Thorgeir; car je vais aller chez lui avec toi, et il est probable qu'il me recevra bien. Quant à tous ceux qui ont part à cette querelle, qu'ils se gardent de rester tranquilles dans leurs domaines du Fljotshlid, s'ils ne sont pas compris dans la paix; car ce serait leur mort, de l'humeur dont est Thorgeir.»
On envoya chercher les fils de Sigfus, pour leur proposer la chose. Et voici comme se terminèrent l'entretien et les harangues de Hal: ils trouvèrent bon tout ce qu'il avait conseillé, et dirent qu'ils voulaient bien faire la paix. Grani, fils de Gunnar, et Gunnar fils de Lambi, dirent tous deux: «Si Kari reste seul, il ne tiendra qu'à nous de faire en sorte qu'il n'ait pas moins peur de nous, que nous de lui.»--«Ne parlez pas ainsi, dit Hal; vous verrez qu'il en coûte d'avoir affaire à lui, et vous aurez à payer cher avant d'en avoir fini.» Et ils n'en dirent pas davantage.