XLV

Nous dirons donc des fils de Njal qu'ils s'en allèrent dans le Fljotshlid et pendant la nuit ils longèrent la montagne, et ils étaient près de Hlidarenda, quand le matin vint.

Ce même matin Sigmund et Skjöld s'étaient levés de bonne heure pour aller chercher des chevaux aux pâturages. Ils avaient pris des mors avec eux; ils montèrent sur des chevaux qui étaient dans l'enclos, et s'en allèrent. Ils cherchèrent leurs bêtes le long de la montagne, et les trouvèrent entre deux ruisseaux, et ils les chassèrent vers la hauteur. Skarphjedin vit Sigmund; car il avait des habits de couleur voyante. Skarphjedin dit: «Voyez-vous cet elfe rouge, mes enfants?» Ils regardèrent et dirent qu'ils le voyaient. Alors Skarphjedin dit: «Tu n'as rien à faire à ceci, Höskuld; car on t'enverra plus d'une fois tout seul au loin sans défense. Je prends pour moi Sigmund, et je crois que c'est agir en homme. Grim et Helgi combattront contre Skjöld». Höskuld s'assit à terre. Et les autres marchèrent en avant, jusqu'au lieu où étaient Sigmund et Skjöld.

Skarphjedin dit à Sigmund: «Prends tes armes et défends-toi: tu en as plus besoin à cette heure que de nous chansonner, moi et mes frères». Sigmund prit ses armes, et pendant ce temps Skarphjedin attendait. Skjöld se tourna contre Grim et Helgi et ils se jetèrent les uns sur les autres dans un furieux combat. Sigmund avait mis son casque sur sa tête, et son bouclier à son côté; il s'était ceint de son épée, et il avait un javelot à la main. Il vint à Skarphjedin et pointa son javelot sur lui, et le javelot entre dans le bouclier. Skarphjedin brise d'un coup de hache le manche du javelot, puis il lève sa hache une seconde fois pour frapper Sigmund, et la hache entre dans le bouclier de Sigmund et le fend en deux, près de la poignée. Sigmund tira son épée de la main droite et porta un coup à Skarphjedin, et l'épée entra dans le bouclier et y resta prise. Skarphjedin fit tourner le bouclier si vite, que Sigmund lâcha l'épée. Alors Skarphjedin leva sur Sigmund sa hache Rimmugygi. Sigmund était couvert d'une cuirasse. La hache le toucha à l'épaule et lui fendit l'omoplate. Skarphjedin retira à lui la hache; Sigmund tomba sur les deux genoux, mais il se releva aussitôt. «Voilà que tu t'es mis à genoux devant moi, dit Skarphjedin; mais tu tomberas dans le sein de ta mère, avant de nous séparer».--«C'est grand malheur» dit Sigmund. Skarphjedin le frappa encore une fois sur son casque, et après cela il lui donna le coup de la mort.

Grim avait frappé Skjöld à la jambe, il lui coupa le pied à la cheville. Helgi lui passa son épée au travers du corps; et il mourut sur le champ.

Skarphjedin fit venir le berger d'Halgerd. Il avait coupé la tête de Sigmund. Il mit la tête dans les mains du berger et chanta: «Va saluer de ma part Halgerd, et porte lui cette tête, qui fut celle d'un homme aux actions éclatantes. Sans doute elle va la reconnaître, et s'assurer si c'est bien celle qui a proféré tant de paroles de mépris».

Le berger jeta la tête à terre dès qu'ils se furent éloignés; car il n'avait pas osé tant qu'ils étaient là.

Les frères continuèrent leur route; ils trouvèrent des hommes plus bas, au bord du Markarfljot, et leur dirent la nouvelle; Skarphjedin déclara qu'il était l'auteur du meurtre de Sigmund, et Grim et Helgi déclarèrent qu'ils étaient les auteurs du meurtre de Skjöld. Après cela ils rentrèrent à la maison et dirent la nouvelle à Njal. Njal dit: «Grand bien vous fasse. Il ne s'agit plus d'amende à payer, au point où nous en sommes maintenant».

Il faut parler à présent du berger. Quand il revint à Hlidarenda, il dit à Halgerd la nouvelle: «et Skarphjedin m'a mis dans la main la tête de Sigmund et m'a dit de te l'apporter; mais je n'ai pas osé le faire, dit-il, car je ne savais pas si cela te plairait.»--«C'est dommage que tu ne l'aies pas fait, dit-elle; j'aurais porté la tête à Gunnar et il n'aurait plus alors qu'à venger son parent, ou bien à être un objet de moquerie pour tout le monde.»

Après cela elle alla trouver Gunnar et lui dit: «Je t'annonce la mort de ton parent Sigmund, c'est Skarphjedin qui l'a tué, et il voulait me faire apporter sa tête.»--«Il fallait s'y attendre, dit Gunnar; les mauvais conseils portent de mauvais fruits, et vous passiez votre temps à vous exciter l'un contre l'autre, toi et Skarphjedin.» Alors Gunnar s'en alla. Il ne porta point plainte pour le meurtre, et il ne s'en occupait en aucune façon. Halgerd le lui rappelait souvent, et elle disait que Sigmund était resté sans vengeance. Gunnar n'y prenait pas garde. Il se passa ainsi trois tings. Et les gens s'attendaient toujours à le voir engager l'affaire.