«Le vieux apprendra nos paroles de moquerie. On lui redira bientôt, au drôle sans barbe, ce que nous avons dit de lui. Je choisis pour eux mes meilleures injures. Il n'y en a pas qui soient dignes de ces barbons couverts de fumier.»
«Voici que j'ai trouvé un nom qui leur convient. (Je romps à regret la paix jurée), je l'ai nommé, le drôle. Disons-le tout d'une voix, pour que les gens s'en souviennent. Appelons-le le drôle sans barbe».
«Tu es un trésor, dit Halgerd, de m'obéir comme tu le fais».
À ce moment Gunnar entra. Il s'était trouvé dehors, devant la chambre des femmes, et il avait entendu toutes leurs paroles. Ils eurent grand'peur quand ils le virent entrer. Ils se turent tous, mais avant il y avait eu de grands éclats de rire. Gunnar était fort en colère, et il dit à Sigmund: «Tu es un insensé et un homme de malheur. Tu insultes les fils de Njal, et Njal lui-même, ce qui est pis, et cela, après ce que tu as fait déjà; ce sera ta perte. Mais si quelque homme redit ces paroles que tu as dites, il sera chassé, et ma colère retombera sur lui». Et il leur faisait si grand'peur à tous que nul n'osa redire ces paroles. Après cela il s'en alla.
Les mendiantes se dirent entre elles qu'elles auraient une récompense de Bergthora, si elles lui disaient ceci. Elles y allèrent donc, et, sans qu'elle eût fait de questions, elles lui racontèrent en secret la chose.
Quand les hommes furent assis à table, Bergthora dit: «On vous a fait des présents à tous, au père et aux fils; et si vous n'êtes pas des hommes de rien, vous les revaudrez à ceux qui les ont faits».--«Quelle sorte de présents?» dit Skarphjedin.--«Vous, mes fils vous n'avez qu'un présent pour vous tous: on vous a appelé des barbons couverts de fumier; mais mon mari, on l'a appelé le drôle sans barbe».--«Nous n'avons pas des cœurs de femmes, dit Skarphjedin, pour nous fâcher de tout».--«Gunnar s'est pourtant fâché pour vous, dit-elle, et il passe pour avoir un bon naturel; si vous ne tirez pas vengeance de ceci, vous ne vengerez jamais aucune honte».--«La vieille, notre mère, pense qu'il faut nous exciter» dit Skarphjedin, et il ricanait. Mais la sueur lui sortait du front, et il lui venait des taches rouges aux joues; ce qui n'était pas sa coutume. Grim se taisait et se mordait les lèvres, Helgi ne disait mot. Höskuld sortit avec Bergthora. Elle rentra bientôt, et elle était toute écumante. Njal dit: «Qui se met tard en route arrive pourtant, ma femme. Il en va ainsi dans bien des affaires, quelque désagrément qu'elles donnent; il y a toujours deux côtés à la question, même quand on tient sa vengeance».
Le soir, quand Njal se fut mis au lit, il entendit une hache qui frappait la muraille, et qui rendait un grand son. Il y avait un autre lit fermé, où les boucliers étaient pendus; il regarde et voit qu'on les a ôtés. Il dit: «Qui a ôté de là nos boucliers?»--«Tes fils sont sortis, et les ont pris avec eux» dit Bergthora. Njal mit vivement ses souliers à ses pieds, et sortit. Il s'en alla derrière la maison et vit qu'ils montaient la colline. Il dit: «Où allez-vous ainsi?» Et Skarphjedin chanta:
«Toi qui possèdes de vastes terres, et de grandes richesses, tu as des moutons que nous allons poursuivre, d'une course folle. Ils n'ont pas plus de sens que les moutons qui paissent l'herbe, ceux qui ont forgé contre nous des chansons de moquerie; c'est ceux-là que je vais combattre».
«Alors vous n'avez pas besoin d'armes, dit Njal; il faut que vous ayez autre chose en tête».--«Nous allons prendre du saumon, père, dit Skarphjedin, si nous ne trouvons pas les moutons».--«Je souhaite donc, s'il en est ainsi, que la proie ne vous échappe pas» dit Njal. Ils continuèrent leur route et Njal retourna dans son lit. Il dit à Bergthora: «Tes fils sont partis, tous armés, et il faut que tu les aies poussés à quelque chose».--«Je leur dirai grand merci, s'ils me disent au retour la mort de Sigmund» répondit Bergthora.