Les fils de Njal rentrèrent; et Skarphjedin demanda d'où venait tout ce bon argent que son père avait dans les mains. Njal dit: «Je vous annonce le meurtre de Thord votre père nourricier. Moi et Gunnar nous venons d'arranger l'affaire, et il a payé pour lui deux fois le prix d'un homme».--«Qui l'a tué?» dit Skarphjedin.--«Sigmund et Skjöld, et Thrain était là tout près» dit Njal. «Il leur fallait donc bien du monde» dit Skarphjedin; et il chanta:
«Il n'était pas besoin, ce me semble, pour faire si peu de chose, de tant de guerriers, aux coursiers pleins d'ardeur. Quand lèverons-nous le bras? Quand brandirons-nous nos épées? Voici que de vaillants hommes ont rougi de sang leurs armes. Resterons-nous longtemps tranquilles?»
«Nous n'en sommes pas loin, dit Njal, et alors on ne te retiendra pas; mais je tiens beaucoup à ce que vous ne rompiez pas cette paix».--«Nous la garderons donc, dit Skarphjedin; mais s'il survient quoi que ce soit entre nous, nous nous rappellerons notre vieille haine».--«Et je ne vous prierai pour personne» dit Njal.
XLIV
Voici que les hommes rentrent chez eux, venant du ting. Quand Gunnar arriva chez lui, il dit à Sigmund: «Tu es plus que je ne croyais un homme de malheur et tu emploies mal tes bonnes qualités. J'ai fait pourtant ta paix avec Njal et ses fils; fais en sorte maintenant qu'il ne t'entre pas une autre mouche dans la bouche. Nous ne nous ressemblons guère, toi et moi. Tu aimes à railler et à dire du mal, et ce n'est pas mon humeur. Si tu t'entends si bien avec Halgerd, c'est que vous avez même humeur tous les deux». Et Gunnar parla encore longtemps, lui faisant de grands reproches. Sigmund lui fit une bonne réponse, et dit qu'il suivrait mieux ses conseils à l'avenir qu'il ne l'avait fait jusque-là. Gunnar dit qu'il s'en trouverait bien.
Il se passa quelque temps. Ils s'entendaient toujours bien, Gunnar et Njal et les fils de Njal, mais le reste de leur monde se voyait peu.
Il arriva que des mendiantes vinrent de Bergthorshval à Hlidarenda. C'étaient des bavardes, et de mauvaises langues. Halgerd était assise dans la chambre des femmes; c'était sa coutume. Il y avait là Thorgerd sa fille et Thrain. Il y avait aussi Sigmund, et une quantité de femmes. Gunnar n'était pas là, ni Kolskegg.
Ces mendiantes entrèrent dans la chambre des femmes. Halgerd les salua et fit faire place pour elles. Elle leur demanda les nouvelles. Elles dirent qu'elles n'en savaient pas. Halgerd demanda où elles avaient passé la nuit. Elles dirent que c'était à Bergthorshval. «Que faisait Njal? dit Halgerd.--«Il avait de la peine à se tenir tranquille» dirent-elles.--«Que faisaient les fils de Njal? dit Halgerd. Ceux-là ont l'air d'être des hommes».--«Ils sont grands à voir, dirent-elles; mais ils ne se sont pas montrés encore. Skarphjedin aiguisait une hache, Grim emmanchait un épieu, Helgi mettait une poignée à une épée, Höskuld attachait une courroie à un bouclier».--«Il faut qu'ils aient quelque haut fait en tête» dit Halgerd.--«C'est ce que nous ne savons pas» dirent-elles.--«Que faisaient les gens de Njal?» dit Halgerd. Elles répondirent: «Nous ne savons pas ce que faisaient les autres; mais il y en avait un qui charriait du fumier dans les champs».--«Pourquoi faire?» dit Halgerd. Elles répondirent: «Il disait que la récolte serait meilleure là qu'autre part».--«Njal est un sot, dit Halgerd, quoiqu'il ait des avis pour tout le monde ».--«Pourquoi cela?» dirent-elles.--«Je ne dis que la vérité, dit Halgerd; que ne fait-il mettre du fumier sur sa barbe, pour être comme les autres hommes? Nous l'appellerons le drôle sans barbe, et ses fils les barbons couverts de fumier. Chante-nous une chanson là-dessus, Sigmund. Puisque tu es un skald, que cela nous serve à quelque chose».--«Je suis tout prêt» dit-il, et il chanta:
«Pourquoi laisser ces barbons couverts de fumier, qui n'ont ni cœur ni vaillance, clouer les poignées de leurs boucliers? O femme resplendissante, ils ne pourront pas, ces misérables, éviter mes paroles de mépris.»