LIX
Sur ces entrefaites, Gunnar apprit la mort de son beau-père Höskuld. Quelques jours plus tard Thorgerd, fille d'Halgerd et femme de Thrain, accoucha à Grjota et mit au monde un garçon. Elle envoya quelqu'un à sa mère en la priant de décider s'il fallait appeler l'enfant Glum, comme son père, ou Höskuld, comme son grand-père. Halgerd demanda qu'il fût appelé Höskuld. On donna donc ce nom à l'enfant.
Gunnar et Halgerd eurent deux fils. L'un s'appelait Högni et l'autre Grani. Högni fut un vaillant homme, silencieux, méfiant, et véridique dans toutes ses paroles.
Et voilà que les hommes partent pour le combat de chevaux, et il est venu là une foule nombreuse. Il y avait Gunnar et ses frères avec les fils de Sigfus, Njal et tous ses fils. Starkad était venu aveu ses fils, Egil avec les siens.
Ils dirent à Gunnar qu'il était temps d'amener les chevaux. Gunnar répondit qu'il voulait bien. Skarphjedin dit: «Veux-tu de moi pour faire combattre ton cheval, ami Gunnar?»--«Je ne veux pas» dit Gunnar.--«Cela vaudrait mieux pourtant, dit Skarphjedin; on a pris des deux côtés la chose fort à cœur.»--«Vous auriez peu de chose à dire ou à faire, dit Gunnar, avant qu'un malheur n'arrive; avec moi il viendra plus tard, quoique cela revienne au même, à la fin.»
Après cela on amena les chevaux. Gunnar s'apprêta à faire combattre le sien, que Skarphjedin amenait. Gunnar était en casaque rouge; il avait autour du corps une large ceinture d'argent et un long aiguillon à la main. Les chevaux coururent l'un sur l'autre, et ils se mordirent longtemps sans qu'il fût besoin de les exciter, et les gens y prenaient grand plaisir. Alors Thorgeir et Kol convinrent ensemble de pousser leur cheval en avant, au moment où les chevaux se rueraient l'un sur l'autre, et de voir s'ils pourraient faire tomber Gunnar. Et voici que les chevaux se ruent l'un sur l'autre; Thorgeir et Kol courent à côté de leur cheval et l'excitent tant qu'ils peuvent. Gunnar pousse le sien contre eux, et en un clin d'œil, Thorgeir et Kol tombent tous deux à la renverse, et le cheval par dessus. Ils se relèvent vivement et courent à Gunnar. Gunnar se jette de côté; il saisit Kol et le lance contre terre si fort qu'il reste là, sans connaissance. Alors Thorgeir fils de Starkad, frappa le cheval de Gunnar, et du coup lui fit sauter un œil. Gunnar frappa Thorgeir de son aiguillon, et Thorgeir tomba sans connaissance. Gunnar s'approcha de son cheval et dit à Kolskegg: «Tue-le; il ne faut pas qu'il vive mutilé.» Kolskegg coupa la tête du cheval. À ce moment Thorgeir se releva. Il prit ses armes et voulut se jeter sur Gunnar. On l'en empêcha, et il se fit un grand tumulte. «Cette mêlée me dégoûte, dit Skarphjedin; il convient mieux à des hommes de se battre avec des armes.» Et il chanta:
«Il y a presse au ting; la foule grossit et passe toute mesure. Il y aura peine à terminer les querelles de tous ces hommes. Il est plus digne de vaillants guerriers de teindre leurs armes dans le sang. J'aimerais mieux avoir à dompter les féroces petits de la louve.»
Gunnar était si tranquille qu'un homme le tenait sans peine, et il ne disait pas une seule mauvaise parole. Njal dit qu'il fallait s'arranger et faire la paix: Thorgeir répondit qu'il ne donnerait ni recevrait de paix; qu'il voulait la mort de Gunnar pour le coup qu'il en avait reçu. «Gunnar a été trop solide jusqu'ici, dit Kolskegg, pour tomber devant une parole, et il l'est encore.»
Alors les hommes quittent le lieu du combat et s'en vont chacun chez soi. Ils ne firent nulle entreprise contre Gunnar. Et l'hiver se passa ainsi.
L'été suivant, au ting, Gunnar rencontra Olaf Pai, son parent. Olaf l'invita chez lui et l'engagea à se tenir sur ses gardes: «car ils te feront, dit-il, tout le mal qu'ils pourront. Va toujours bien accompagné.» Olaf lui donna quantité de bons conseils, et ils firent entre eux très grande amitié.