XC

Cet été-là, Kari et les fils de Njal firent leurs préparatifs pour s'en aller en Islande. Quand ils furent tout prêts, ils vinrent trouver le jarl. Il leur fit de beaux présents, et ils se séparèrent en grande amitié. Après cela ils prirent la mer. La traversée fut courte, car ils avaient bon vent, et ils abordèrent à Eyrar. Ils se procurèrent des chevaux, et, laissant là leurs vaisseaux, ils s'en allèrent à Bergthorshval. Et quand ils arrivèrent, ce fut grande joie pour tout le monde. Ils apportèrent chez eux leurs richesses, et mirent leur vaisseau à couvert.

Kari passa cet hiver chez Njal. Au printemps, il demanda en mariage Helga, fille de Njal; Grim et Helgi parlèrent pour lui, et voici comment finit la chose: Helgi fut fiancée à Kari, et on fixa le jour de la noce. On la fit un demi-mois avant la mi-été. Kari et sa femme restèrent tout cet hiver là chez Njal. Au printemps, Kari acheta des terres à Dyrholm, dans le Mydal, au pays de l'ouest, et il y fit un domaine. Il y mit un intendant et une ménagère; mais ils continuèrent, lui et sa femme, à demeurer chez Njal.


XCI

Hrap avait son domaine à Hrapstad; mais il était toujours à Grjota, et on disait qu'il y gâtait tout. Thrain était bien avec lui.

Un jour il arriva que Ketil de Mörk était à Bergthorshval. Les fils de Njal vinrent à parler des maux qu'ils avaient soufferts, et dirent qu'ils auraient fort à se plaindre de Thrain, s'ils voulaient. Njal fut d'avis que Ketil devait parler de la chose avec son frère Thrain. Il le promit. Et il fut convenu qu'il le ferait à son loisir.

Peu de temps après, Ketil parla à Thrain. Les fils de Njal vinrent l'interroger. Mais il dit qu'il ne pouvait pas répéter grand'chose de ce qui s'était passé entre eux: «Car j'ai bien vu, dit-il, que Thrain trouvait que je mets trop d'importance à ma parenté avec vous.» On n'en dit pas plus long; mais il sembla aux fils de Njal que l'affaire prenait une mauvaise tournure. Ils demandèrent conseil à leur père, disant qu'ils n'avaient pas envie d'en rester là. Njal répondit: «Ceci n'est pas un cas sans précédent. Si vous les tuez, cela passera pour un meurtre sans cause. Voici donc mon conseil: envoyez-leur pour leur parler, le plus de gens que vous pourrez, de façon qu'il y ait le plus de témoins possible, s'ils répondent mal. Que Kari porte la parole; car c'est un homme qui saura s'y prendre. Votre désaccord ne fera que croître, car ils entasseront injures sur injures, quand ils verront que d'autres s'en mêlent: ce sont des gens sans raison. Il se peut qu'on dise que mes fils sont lents à l'action; mais laissez dire pour un temps, car toute chose faite peut être envisagée de deux manières. Pourtant il faut en dire assez pour qu'on sache que vous irez de l'avant, si on vous traite mal. Si vous m'aviez demandé conseil tout d'abord, on n'aurait jamais parlé de ceci et vous n'en auriez eu nulle honte. Mais à présent vous voici dans un grand embarras, et vos affronts ne feront qu'augmenter, si bien que vous n'aurez plus qu'à entrer en querelle et à recourir aux armes; et il est difficile de dire ce qui en sortira.» Ils n'en dirent pas davantage. Et bien des gens commençaient à parler de tout ceci.

Un jour les deux frères vinrent demander à Kari d'aller à Grjota. Kari dit qu'il aurait mieux aimé un autre voyage, mais qu'il irait, si c'était l'avis de Njal. Kari s'en va donc trouver Thrain. Ils parlent de l'affaire, et chacun l'envisage à sa façon. Kari revient, et les fils de Njal lui demandent ce qu'ils ont dit, lui et Thrain. Kari dit qu'il ne répétera pas leurs paroles: «Car je m'attends, ajoute-t-il, à ce qu'il vous les redise à vous-mêmes.»

Thrain avait dans son domaine seize hommes exercés aux armes; huit d'entre eux le suivaient partout où il allait. Il était magnifique, et il chevauchait toujours vêtu d'un manteau bleu, et un casque doré en tête. Il tenait à la main sa lance présent du jarl, et un beau bouclier; son épée pendait à sa ceinture. Il avait avec lui, dans toutes ses courses, Gunnar fils de Lambi, Lambi fils de Sigurd et Grani fils de Gunnar de Hlidarenda. Mais Hrap le meurtrier se tenait plus près de lui qu'eux tous. Hrap avait un serviteur nommé Lodin; Lodin était aussi de la suite de Thrain, ainsi que son frère Tjörvi. C'étaient Hrap le meurtrier et Grani fils de Gunnar, qui voulaient le plus de mal aux fils de Njal et qui empêchaient qu'on leur offrît ni paix ni amende.