XCIX
Parlons maintenant de Skarphjedin et de ses frères, qui s'en allaient vers la Ranga. «Arrêtons-nous, dit Skarphjedin, et écoutons.» Ainsi firent-ils. «Marchons sans faire de bruit, reprit-il; car j'entends des voix d'hommes en amont de la rivière. Voulez-vous, Grim et Helgi, vous charger de Lyting seul, ou de ses deux frères?» Ils dirent qu'ils se chargeaient de Lyting seul. «C'est lui pourtant qui nous importe le plus, dit Skarphjedin; s'il nous échappe, ce sera fâcheux; et c'est à moi que je me fierais le mieux pour l'empêcher.»--«Si nous en venons aux mains, dit Helgi, nous ferons en sorte qu'il ne s'échappera pas.»
Ils allèrent du côté où Skarphjedin avait entendu des voix, et virent Lyting et ses frères auprès d'un ruisseau. Skarpjedin sauta par dessus le ruisseau, sur un banc de sable qui se trouvait de l'autre côte. Là étaient Halgrim et son frère, Skarphjedin frappe Halgrim à la jambe, et la lui tranche sous lui; de l'autre main il s'empare de Halkel.
Lyting pointa son épée sur Skarphjedin, Helgi accourut et mit son bouclier devant; l'épée s'y enfonça. Lyting ramassa une pierre et la lança à Skarphjedin, qui laissa échapper Halkel. Halkel se mit à courir le long du banc du sable, mais il ne pouvait remonter qu'en grimpant sur ses genoux. Skarphjedin lui lança de côté sa hache Rimmugygi, et lui brisa l'épine du dos. À ce moment, Lyting s'échappe, Grim et Helgi courent après lui et chacun d'eux lui fait sa blessure, mais il réussit à passer la rivière et à se mettre hors de poursuite. Il retrouve son cheval, et court d'une traite à Vörsabæ.
Höskuld était chez lui. Lyting va le trouver, et lui dit ce qui s'est passé. «Il fallait t'y attendre, dit Höskuld, tu t'es conduit comme un fou. Tu trouveras vrai ce qui a été dit: La main ne se réjouit pas longtemps du coup qu'elle a donné. Tu vas être, je crois, en grand doute si tu pourras te garder des fils de Njal.»--«Il est certain, dit Lyting, que j'aurai peine à m'en tirer; je te prie donc de faire la paix entre moi et Njal, et les fils de Njal, de manière que je puisse rentrer dans mon domaine.»--«Ainsi ferai-je» dit Höskuld.
Alors Höskuld fit seller son cheval, et partit pour Bergthorshval, lui sixième. Les fils de Njal étaient rentrés, et ils s'étaient couchés pour dormir. Höskuld vint trouver Njal, et ils se mirent à parler tous deux. Höskuld dit à Njal: «Je suis venu en suppliant de la part de mon oncle Lyting. Il a commis un grand méfait envers vous: il a rompu la paix, et tué ton fils.»--«Lyting pense peut-être, dit Njal, qu'il a assez payé par la mort de ses frères. Mais si je consens à un arrangement, ce n'est que par égard pour toi. Je te dirai donc d'avance ceci: les frères de Lyting seront traités comme gens hors la loi, Lyting n'aura rien pour ses blessures, et payera pour Höskuld l'amende entière.»--«Je veux, dit Höskuld, que tu prononces seul.»--«Je le ferai, puisque tu le veux» dit Njal.--«Ne faut-il pas que tes fils soient là?» dit Höskuld.--«Alors nous ne pourrons rien conclure, dit Njal, mais ils garderont la paix que j'aurai faite.»--«Finissons-en donc, dit Höskuld, et promets la paix à Lyting, au nom de tes fils.»--«Ainsi ferai-je, dit Njal. Je veux donc que Lyting paie deux cents d'argent pour le meurtre d'Höskuld, et qu'il garde son domaine de Samstad. Mais il me semble préférable qu'il le vende et s'en aille. Non pas que moi et mes fils ne rompions la paix faite, mais il se peut que quelqu'un surgisse dans le pays, qui lui deviendrait redoutable. S'il semble que je le chasse, je lui permets de rester, qu'il réponde seul des suites.» Après cela, Höskuld retourna chez lui.
Les fils de Njal s'éveillèrent et demandèrent à leur père qui était venu. Il leur dit que c'était Höskuld, son fils adoptif. «Il venait demander la paix pour Lyting» dit Skarphjedin.--«C'est vrai» dit Njal.--«C'était mal fait,» dit Grim.--«Höskuld ne l'aurait pas couvert de son bouclier, dit Njal, si tu l'avais tué comme tu t'en étais chargé.» Et Skarphjedin chanta:
«Ne faisons pas, nous autres, de reproches à notre père. Nous devions nous attendre à ce qu'il fît la paix. Si l'on savait que nous l'avons blâmé, on verrait l'acier reluire encore en de nouveaux combats.»
«Ne blâmons pas notre père» dit Skarphjedin.