En cet équipage, Longue Epine, suivie de sa mère, qui portait la queue de son manteau, s'achemine vers la ville. Cette fausse princesse marchait gravement. Elle ne doutait pas que l'on ne vînt les recevoir; et en effet elles n'étaient guère avancées, quand elles aperçurent un gros de cavalerie, et au milieu, deux litières brillantes d'or et de pierrerie, portées par des mulets ornés de longs panaches de plumes vertes (c'était la couleur favorite de la princesse). Le roi, qui était dans l'une, et le prince malade dans l'autre, ne savaient que juger de ces dames qui venaient à eux. Les plus empressés galopèrent vers elles, et jugèrent, par la magnificence de leurs habits, qu'elles devaient être des personnes de distinction. Ils mirent pied à terre, et les abordèrent respectueusement. Obligez-moi de m'apprendre, leur dit Longue Epine; qui est dans ces litières. Mesdames, répliquèrent-ils, c'est le roi et le prince son fils, qui viennent au-devant de la princesse Désirée. Allez, je vous prie, leur dire, continua-t-elle, que la voici; une fée jalouse de mon bonheur a dispersé tous ceux qui m'accompagnaient, par une centaine de coups de tonnerre, d'éclairs et de prodiges surprenants: mais voici ma dame d'honneur, qui est chargée des lettres du roi mon père et de mes pierreries.
Aussitôt ces cavaliers baisèrent le bas de sa robe, et allèrent en diligence annoncer au roi que la princesse approchait. Comment! s'écria-t-il, elle vient à pied en plein jour! Ils lui racontèrent ce qu'elle leur avait dit. Le prince, brûlant d'impatience, les appela, et sans leur faire aucunes questions: Avouez, leur dit-il, que c'est un prodige de beauté, un miracle, une princesse toute accomplie. Ils ne répondirent rien, et surprirent le prince. Pour avoir trop à louer, continua-t-il, vous aimez mieux vous taire? Seigneur, vous l'allez voir, lui dit le plus hardi d'entre eux; apparemment que la fatigue du voyage l'a changée. Le prince demeura surpris; s'il avait été moins faible, il se serait précipité de la litière pour satisfaire son impatience et sa curiosité. Le roi descendit de la sienne, et, s'avançant avec toute la cour, il joignit la fausse princesse: mais aussitôt qu'il eut jeté les yeux sur elle, il poussa un grand cri, et reculant quelques pas: Que vois-je? dit-il. Quelle perfidie! Sire, dit la dame d'honneur en s'avançant hardiment, voici la princesse Désirée, avec les lettres du roi et de la reine; je remets aussi entre vos mains la cassette de pierreries dont ils me chargèrent en partant.
Le roi gardait à tout cela un morne silence, et le prince, s'appuyant sur Bécafigue, s'approcha de Longue Epine. O dieux! que devint-il après avoir considéré cette fille, dont la taille extraordinaire faisait peur. Elle était si grande, que les habits de la princesse lui couvraient à peine les genoux. Sa maigreur était affreuse. Son nez, plus crochu que celui d'un perroquet, brillait d'un rouge luisant. Il n'a jamais été de dents plus noires et plus mal rangées. Enfin, elle était aussi laide que Désirée était belle.
Le prince, qui n'était occupé que de la charmante idée de sa princesse, demeura transi et comme immobile à la vue de celle-ci; il n'avait pas la force de proférer une parole, il la regardait avec étonnement, et s'adressant ensuite au roi: Je suis trahi, lui dit-il. Ce merveilleux portrait sur lequel j'engageai ma liberté n'a rien de la personne qu'on nous envoie; l'on a cherché à nous tromper, l'on y a réussi, il m'en coûtera la vie. Comment l'entendez-vous, seigneur? dit Longue Epine: on a cherché à vous tromper? Sachez que vous ne le serez jamais en m'épousant. Son effronterie et sa fierté n'avaient pas d'exemple. La dame d'honneur renchérissait encore par-dessus. Ah! ma belle princesse! s'écriait-elle; où sommes-nous venues? est-ce ainsi que l'on reçoit une personne de votre rang? Quelle inconstance! quel procédé! Le roi votre père en saura bien tirer raison. C'est nous qui nous la ferons faire; répliqua le roi. Il nous avait promis une belle princesse, il nous envoie un squelette, une momie qui fait peur; je ne m'étonne plus qu'il ait gardé ce beau trésor caché pendant quinze ans, il voulait attraper quelque dupe; c'est sur nous que le sort a tombé; mais il n'est pas impossible de s'en venger.
Quels outrages! s'écria la fausse princesse: ne suis-je pas bien malheureuse d'être venue sur la parole de tels gens? Voyez que l'on a grand tort de s'être fait peindre un peu plus belle que l'on est: cela n'arrive-t-il pas tous les jours? Si pour tels inconvénients les princes renvoyaient leurs fiancées, peu se marieraient.
Le roi et le prince, transportés de colère, ne daignèrent pas lui répondre: ils remontèrent chacun dans leur litière; et sans autre cérémonie, un garde du corps mit la princesse en trousse derrière lui, et la dame d'honneur fut traitée de même; on les mena dans la ville, et par ordre du roi elles furent enfermées dans le château des Trois Pointes.
Le prince Guerrier avait été si accablé du coup qui venait de le frapper, que son affliction s'était toute renfermée dans son coeur. Lorsqu'il eut assez de force pour se plaindre, que ne dit-il pas sur sa cruelle destinée! Il était toujours amoureux, et n'avait pour tout objet de sa passion qu'un portrait. Ses espérances ne subsistaient plus; toutes les idées si charmantes qu'il s'était faites sur la princesse Désirée se trouvaient échouées; il aurait mieux aimé mourir que d'épouser celle qu'il prenait pour elle; enfin jamais désespoir n'a été égal au sien. Il ne pouvait plus souffrir la cour, et il résolut, dès que sa santé put le lui permettre, de s'en aller secrètement, et de se rendre dans quelque lieu solitaire pour y passer le reste de sa triste vie.
Il ne communiqua son dessein qu'au fidèle Bécafigue, il était bien persuadé qu'il le suivrait partout, et il le choisit pour parler avec lui plus souvent qu'avec un autre du mauvais tour qu'on lui avait joué. A peine commença-t-il à se porter mieux, qu'il partit, et laissa une grande lettre pour le roi, sur la table de son cabinet, l'assurant qu'aussitôt que son esprit serait un peu tranquillisé, il reviendrait auprès de lui; mais qu'il le suppliait, en attendant, de penser à leur commune vengeance, et de retenir toujours la laide princesse prisonnière.
Il est aisé de juger de la douleur qu'eut le roi lorsqu'il reçut cette lettre. La séparation d'un fils si cher pensa le faire mourir. Pendant que tout le monde était occupé à le consoler, le prince et Bécafigue s'éloignaient, et au bout de trois jours ils se trouvèrent dans une vaste forêt, si sombre par l'épaisseur des arbres, si agréable par la fraîcheur de l'herbe et des ruisseaux qui coulaient de tous côtés, que le prince, fatigué de la longueur du chemin, car il était encore malade, descendit de cheval et se jeta tristement sur la terre, sa main sous sa tête, ne pouvant presque parler, tant il était faible. Seigneur, lui dit Bécafigue, pendant que vous allez vous reposer, je vais chercher quelques fruits pour vous rafraîchir, et reconnaître un peu le lieu où nous sommes. Le prince ne lui répondit rien; il lui témoigna seulement par un signe qu'il le pouvait.
Il y a longtemps que nous avons laissé la Biche au Bois, je veux parler de l'incomparable princesse. Elle pleura en biche désolée lorsqu'elle vit sa figure dans une fontaine qui lui servait de miroir. Quoi! c'est moi, disait-elle; c'est aujourd'hui que je me trouve réduite à subir la plus étrange aventure qui puisse arriver du règne des fées à une innocente princesse telle que je suis! Combien durera ma métamorphose? Où me retirer pour que les lions, les ours et les loups ne me dévorent point? Comment pourrai-je manger de l'herbe? Enfin elle se faisait mille questions, et ressentait la plus cruelle douleur qu'il est possible. Il est vrai que si quelque chose pouvait la consoler, c'est qu'elle était une aussi belle biche qu'elle avait été belle princesse.