La faim pressant Désirée, elle brouta l'herbe de bon appétit, et demeura surprise que cela pût être. Ensuite elle se coucha sur la mousse; la nuit la surprit; elle la passa avec des frayeurs inconcevables. Elle entendait les bêtes féroces proche d'elle; et souvent, oubliant qu'elle était biche, elle essayait de grimper sur un arbre. La clarté du jour la rassura un peu; elle admirait sa beauté; et le soleil lui paraissait quelque chose de si merveilleux, qu'elle ne se lassait point de le regarder: tout ce qu'elle en avait entendu dire lui semblait fort au-dessous de ce qu'elle voyait: c'était l'unique consolation qu'elle pouvait trouver dans un lieu si désert: elle y resta toute seule pendant plusieurs jours.

La fée Tulipe, qui avait toujours aimé cette princesse, ressentait vivement son malheur; mais elle avait un véritable dépit que la reine et elle eussent fait si peu de cas de ses avis; car elle leur dit plusieurs fois que si la princesse partait avant que d'avoir quinze ans, elle s'en trouverait mal. Cependant elle ne voulait point l'abandonner aux furies de la fée de la fontaine, et ce fut elle qui conduisit les pas de Giroflée vers la forêt, afin que cette nouvelle confidente pût la consoler dans sa terrible disgrâce.

Cette belle Biche paissait doucement le long d'un ruisseau, quand Giroflée, qui ne pouvait presque plus marcher, se coucha pour se reposer. Elle rêvait tristement de quel côté elle pourrait aller pour trouver sa chère princesse. Lorsque la Biche l'aperçut, elle franchit tout d'un coup le ruisseau, qui était large et profond; elle vint se jeter sur Giroflée et lui faire mille caresses. Elle en demeura surprise; elle ne savait si les bêtes de ce canton avaient quelque amitié particulière pour les hommes, qui les rendissent humaines, ou si elle la connaissait; car enfin il était fort singulier qu'une biche s'avisât de faire si bien les honneurs de la forêt.

Elle la regarda attentivement, et vit avec une extrême surprise, de grosses larmes qui coulaient de ses yeux: elle ne douta plus que ce ne fût sa chère princesse. Elle prit ses pieds, elle les baisa avec autant de respect et de tendresse qu'elle aurait baisé ses mains. Elle lui parla, et connut que la Biche l'entendait, mais qu'elle ne pouvait lui répondre; les larmes et les soupirs redoublèrent de part et d'autre. Giroflée promit à sa maîtresse qu'elle ne la quitterait point; la Biche lui fit mille petits signes de la tête et des yeux, qui marquaient qu'elle en serait très-aise, et qu'elle la consolerait d'une partie de ses peines.

Elles étaient demeurées presque tout le jour ensemble. Bichette eut peur que sa fidèle Giroflée n'eût besoin de manger: elle la conduisit dans un endroit de la forêt où elle avait remarqué des fruits sauvages, qui ne laissaient pas d'être bons. Elle en prit quantité, car elle mourait de faim; mais après que sa collation fut finie, elle tomba dans une grande inquiétude, ne sachant où elles se retireraient pour dormir; car de rester au milieu de la forêt, exposées à tous les périls qu'elles pouvaient courir, il n'était pas possible de s'y résoudre. N'êtes-vous point effrayée, charmante Biche, lui dit-elle, de passer la nuit ici? La Biche leva les yeux vers le ciel, et soupira. Mais, continua Giroflée, vous avez déjà parcouru une partie de cette vaste solitude: n'y a-t-il point de maisonnettes, un charbonnier, un bûcheron, un ermitage? La Biche marqua, par les mouvements de sa tête, qu'elle n'avait rien vu. O dieux! s'écria Giroflée, je ne serai pas en vie demain: quand j'aurais le bonheur d'éviter les tigres et les ours, je suis certaine que la peur suffit pour me tuer. Et ne croyez pas, au reste, ma chère princesse, que je regrette la vie par rapport à moi, je la regrette par rapport à vous. Hélas! vous laisser dans ces lieux dépourvue de toute consolation! se peut-il rien de plus triste? La petite Biche se prit à pleurer, elle sanglotait presque comme une personne.

Ses larmes touchèrent la fée Tulipe, qui l'aimait tendrement; malgré sa désobéissance, elle avait toujours veillé à sa conversation; et paraissant tout d'un coup: Je ne veux point vous gronder, lui dit-elle; l'état où je vous vois me fait trop de peine. Bichette et Giroflée l'interrompirent en se jetant à ses genoux: la première lui baisait les mains, et la caressait le plus joliment du monde, l'autre la conjurait d'avoir pitié de la princesse, et de lui rendre sa figure naturelle. Cela ne dépend pas de moi, dit Tulipe, celle qui lui fait tant de mal a beaucoup de pouvoir; mais j'accourcirai le temps de sa pénitence, et pour l'adoucir, aussitôt que la nuit laissera sa place au jour, elle quittera sa forme de Biche; mais à peine l'aurore paraîtra-t-elle, qu'il faudra qu'elle la reprenne, et qu'elle coure les plaines et les forêts comme les autres.

C'était déjà beaucoup de cesser d'être Biche pendant la nuit, la princesse témoigna sa joie par des sauts et des bonds qui réjouirent Tulipe. Avancez-vous, leur dit-elle, dans ce petit sentier, vous y trouverez une cabane assez propre pour un endroit champêtre. En achevant ces mots, elle disparut: Giroflée obéit; elle entra avec Bichette dans la route qu'elles voyaient, et trouvèrent une vieille femme assise sur le pas de sa porte, qui achevait un panier d'osier fin. Giroflée la salua. Voudriez-vous, ma bonne mère, lui dit-elle, me retirer avec ma Biche? Il me faudrait une petite chambre: Oui, ma belle fille, répondit-elle, je vous donnerai volontiers une retraite ici: entrez avec votre Biche. Elle les mena aussitôt dans une chambre très-jolie, toute boisée de merisier; il y avait deux petits lits de toile blanche, des draps fins, et tout paraissait si simple et si propre, que la princesse a dit depuis qu'elle n'avait rien trouvé de plus à son gré.

Dès que la nuit fut entièrement venue, Désirée cessa d'être Biche: elle embrassa cent fois sa chère Giroflée; elle la remercia de l'affection qui l'engageait à suivre sa fortune, et lui promit qu'elle rendrait la sienne très-heureuse dès que sa pénitence serait finie.

La vieille vint frapper doucement à leur porte, et, sans entrer, elle donna des fruits excellents à Giroflée, dont la princesse mangea avec grand appétit; ensuite elles se couchèrent; et sitôt que le jour parut, Désirée étant devenue Biche, se mit à gratter à la porte, afin que Giroflée lui ouvrit. Elles se témoignèrent un sensible regret de se séparer, quoique ce ne fût pas pour long-temps, et Bichette s'étant élancée dans le plus épais du bois, elle commença d'y courir à son ordinaire.

J'ai déjà dit que le prince Guerrier s'était arrêté dans la forêt, et que Bécafigue la parcourait pour trouver quelques fruits. Il était assez tard lorsqu'il se rendit à la maisonnette de la bonne vieille dont j'ai parlé. Il lui parla civilement, et lui demanda les choses dont il avait besoin pour son maître. Elle se hâta d'emplir une corbeille et la lui donna: Je crains, dit-elle, que si vous passez le nuit ici sans retraite, il ne vous arrive quelque accident: je vous en offre une bien pauvre, mais au moins elle met à l'abri des lions. Il la remercia, et lui dit qu'il était avec un de ses amis, qu'il allait lui proposer de venir chez elle. En effet, il sut si bien persuader le prince, qu'il se laissa conduire chez cette bonne femme. Elle était encore à sa porte, et, sans faire aucun bruit, elle les mena dans une chambre semblable à celle que la princesse occupait, si proche l'une de l'autre, qu'elles n'étaient séparées que par une cloison.