--Ah! si le roi ton père te voyait, ma pauvre petite, qu'il aurait de joie, que tu lui serais chère! Mais peut-être dans ce moment même il commence à m'oublier: il nous croit ensevelies pour jamais dans les horreurs de la mort; peut-être, dis-je, qu'une autre occupe dans son coeur la place qu'il m'y avait donnée!
Ces tristes réflexions lui coûtaient bien des larmes; la grenouille, qui l'aimait de bonne foi, la voyant pleurer ainsi, lui dit un jour:
--Si vous voulez, madame, j'irai trouver le roi votre époux; le voyage est long; je chemine lentement; mais enfin, un peu plus tôt ou un peu plus tard, j'espère arriver. Cette proposition ne pouvait être plus agréablement reçue qu'elle ne le fut; la reine joignit ses mains et les fit même joindre à Moufette, pour marquer à madame la grenouille l'obligation qu'elle lui aurait d'entreprendre un tel voyage. Elle l'assura que le roi n'en serait pas ingrat.
--Mais, continua-t-elle, de quelle utilité lui pourra être de me savoir dans ce triste séjour, il lui sera impossible de m'en retirer?
--Madame, reprit la grenouille, il faut laisser ce soin aux dieux et faire de notre côté ce qui dépend de nous.
Aussitôt elles se dirent adieu: la reine écrivit au roi, avec son propre sang, sur un petit morceau de linge, car elle n'avait ni encre ni papier. Elle le priait de croire en toutes choses la vertueuse grenouille qui l'allait informer de ses nouvelles.
Elle fut un an et quatre jours à monter les dix mille marches qu'il y avait depuis la plaine noire, où elle laissait la reine, jusqu'au monde, et elle demeura une autre année à faire faire son équipage; car elle était trop fière pour vouloir paraître dans une grande cour comme une méchante grenouillette de marécage. Elle fit faire une litière assez grande pour mettre commodément deux oeufs; elle était couverte toute d'écaille de tortue en dehors, doublée de peau de jeune lézards; elle avait cinquante filles d'honneur; c'étaient de ces petites reines vertes qui sautillent dans les prés; chacune était montée sur un escargot, avec une selle à l'anglaise, la jambe sur Pardon, d'un air merveilleux; plusieurs rats d'eau, vêtus en pages, précédaient les limaçons auxquels elle avait confié la garde de sa personne: enfin rien n'a jamais été si joli, surtout son chaperon de roses vermeilles, toujours fraîches et épanouies, lui seyait le mieux du monde. Elle était un peu coquette de son métier; cela l'avait obligée de mettre du rouge et des mouches: l'on dit même qu'elle était fardée, comme sent la plupart des dames de ces pays-là; mais la chose approfondie, l'on a trouvé que c'étaient ses ennemis qui en parlaient ainsi.
Elle demeura sept ans à faire son voyage, pendant lesquels la pauvre reine souffrit des maux et des peines inexprimables; et sans la belle Moufette, qui la consolait, elle serait morte cent et cent fois. Cette merveilleuse petite créature n'ouvrait pas la bouche et ne disait pas un mot qu'elle ne charmât sa mère, il n'était pas jusqu'à la fée Lionne qu'elle n'eût apprivoisée; et enfin, au bout de six ans que la reine avait passes dans cet horrible séjour, elle voulut bien la mener à la chasse, à condition que tout ce qu'elle tuerait serait pour elle.
Quelle joie pour la pauvre reine de revoir le soleil! Elle en avait si fort perdu l'habitude, qu'elle en pensa devenir aveugle. Pour Moufette, elle était si adroite, qu'à cinq ou six ans, rien n'échappait aux coups qu'elle tirait; par ce moyen, la mère et la fille adoucissaient un peu la férocité de la fée.
Grenouille chemina par monts et par vaux, de jour et de nuit; enfin elle arriva proche de la ville capitale où le roi faisait son séjour; elle demeura surprise de ne voir partout que des danses et des festins; on riait, on chantait, et plus elle approchait de la ville, plus elle trouvait de joie et de jubilation. Son équipage marécageux surprenait tout le monde: chacun la suivait, et la foule devint si grande lorsqu'elle entra dans la ville, qu'elle eut beaucoup de peine à parvenir jusqu'au palais; c'est en ce lieu que tout était dans la magnificence. Le roi, veuf depuis neuf ans, s'était enfin laissé fléchir aux prières de ses sujets; il allait se marier à une princesse moins belle, à la vérité, que sa femme, mais qui ne laissait pas d'être fort agréable.