La bonne grenouille étant descendue de sa litière entra chez le roi, suivie de tout son cortège. Elle n'eut pas besoin de demander audience; le monarque, sa fiancée et tous les princes avaient trop d'envie de savoir le sujet de sa venue pour l'interrompre.
--Sire, dit-elle, je ne sais si la nouvelle que je vous apporte vous donnera de la joie ou de la peine, les noces que vous êtes sur le point de faire me persuadent votre infidélité pour la reine...
--Son souvenir m'est toujours cher, dit le roi en versant quelques larmes qu'il ne put retenir; mais il faut que vous sachiez, gentille grenouille, que les rois ne font pas toujours ce qu'ils veulent: il y a neuf ans que mes sujets me pressent de me remarier, je leur dois des héritiers, ainsi j'ai jeté les yeux sur cette jeune princesse, qui me parait toute charmante.
--Je ne vous conseille pas de l'épouser, car la polygamie est un cas pendable; la reine n'est point morte, voici une lettre, écrite de son sang, dont elle m'a chargée: vous avez une petite princesse, Moufette, qui est plus belle que tous les cieux ensemble.
Le roi prit le chiffon où la reine avait griffonné quelques mots, il le baisa, il l'arrosa de ses larmes, il le fit voir à toute l'assemblée, disant qu'il reconnaissait fort bien le caractère de sa femme: il fit mille questions à la grenouille, auxquelles elle répondit avec autant d'esprit que de vivacité. La princesse fiancée et les ambassadeurs chargés de voir célèbrer faisaient très-laide grimace.
--Comment, sire, dit le plus célèbre d'entre eux, pouvez-vous, sur les paroles d'une crapaudine comme celle-ci, rompre un hymen si solennel? Cette écume de marécage a l'insolence de venir mentir à votre cour, et goûte le plaisir d'être écoutée!
--Monsieur l'ambassadeur, répliqua la grenouille, sachez que je ne suis point écume de marécage; et puisqu'il faut ici étaler ma science, allons, fées et féos, paraissez!
Toutes les grenouillettes, rats, escargots, lézards, et elle à leur tête, parurent en effet, mais ils n'avaient plus la figure de ces vilains petits animaux: leur taille était haute et majestueuse, leur visage agréable, leurs yeux plus brillants que les étoiles: chacun portait une couronne de pierreries sur sa tête et un manteau royal sur ses épaules, de velours doublé d'hermine, avec une longue queue, que des nains et des naines portaient. En même temps, voici des trompettes, timbales, hautbois et tambours qui percent les nues par leurs sons agréables et guerriers: toutes les fées et les féos commencèrent un ballet si légèrement dansé, que la moindre gambade les élevait jusqu'à la voûte du salon. Le roi attentif et la future reine n'étaient pas moins surpris l'un que l'autre, quand ils virent tout d'un coup ces honorables baladins métamorphosés en fleurs qui ne baladinaient pas moins, jasmins, jonquilles, violettes, oeillets et tubéreuses, que lorsqu'ils étaient pourvus de jambes et de pieds. C'était un parterre animé, dont tous les mouvements réjouissaient autant l'odorat que la vue.
Un instant après, les fleurs disparurent, plusieurs fontaines prirent leurs places; elles s'élevaient rapidement, et retombaient dans un large canal, qui se forma au pied du château; il était couvert de petites galères peintes et dorées, si jolies et si galantes, que la princesse convia ses ambassadeurs d'y entrer avec elle pour s'y promener; ils le voulurent bien, pensant que tout cela n'était qu'un jeu, qui se terminerait enfin par d'heureuses noces.
Dès qu'ils furent embarqués, la galère, le fleuve et toutes les fontaines disparurent; les grenouilles redevinrent grenouilles. Le roi demanda où était sa princesse, la grenouille repartit: