--Sire, vous n'en devez point avoir d'autre que la reine votre épouse! si j'étais moins de ses amies, je ne me mettrais pas en peine du mariage que vous étiez sur le point de faire; mais elle a tant de mérite, et votre fille Moufette est si aimable, que vous ne devez pas perdre un moment à tâcher de les délivrer.
Je vous avoue, madame la grenouille, dit le roi, que si je ne croyais pas ma femme morte, il n'y à rien au monde que je ne fisse pour la revoir.
--Après les merveilles que j'ai faites devant vous, répliqua-t-elle, il me semble que vous devriez être plus persuadé de ce que je vous dis: laissez votre royaume avec de bons ordres, et ne différez pas à partir. Voici une bague qui vous fournira les moyens de voir la reine et de parler à la fée Lionne, quoiqu'elle soit la plus terrible créature qui soit au monde.
Le roi, ne voyant plus la princesse qui lui était destinée, sentit que sa passion pour elle s'affaiblissait fort, et qu'au contraire celle qu'il avait eue pour la reine prenait de nouvelles forces.
Il partit sans vouloir être accompagné de personne, et fit des présents très-considérables à la grenouille.
--Ne vous découragez point, lui dit-elle, vous aurez de terribles difficultés à surmonter, mais j'espère que vous réussirez dans ce que vous souhaitez.
Le roi, consolé par ces promesses, ne prit point d'autres guides que sa bague pour aller trouver sa chère reine. A mesure que Moufette grandissait, sa beauté se perfectionnait si fort que tous les monstres du lac de vif-argent en devinrent amoureux; l'on voyait des dragons d'une figure épouvantable, qui venaient ramper à ses pieds. Bien qu'elle les eût toujours vus, ses beaux yeux ne pouvaient s'y accoutumer; elle fuyait et se cachait entre les bras de sa mère.
--Serons-nous longtemps ici, lui disait-elle, nos malheurs ne finiront-ils point?
La reine lui donnait de bonnes espérances pour la consoler, mais dans le fond elle n'en avait aucune; l'éloignement de la grenouille, son profond silence; tant de temps passé sans avoir aucunes nouvelles du roi, tout cela, dis-je, l'affligeait avec excès.
La fée Lionne s'accoutuma peu à peu à les mener à la chasse; elle était friande, elle aimait le gibier qu'elles lui tuaient; et pour toute récompense elle leur en donnait les pieds ou la tête; mais c'était encore beaucoup de leur permettre de revoir la lumière du jour. Cette fée prenait la figure d'une lionne, la reine et sa fille s'asseyaient sur elle et couraient ainsi les bois.