Mais pendant qu'il s'avançait peu à peu, la chère et fidèle grenouille, montée sur un épervier, vola rapidement vers le prince Moufy. Elle avait son chaperon de roses, et quoiqu'il fût enfermé dans son cabinet, elle y entra sans clef.

--Que faites-vous ici, amant infortuné? lui dit-elle. Vous rêvez aux beautés de Moufette, qui est dans ce moment exposée à la plus rigoureuse catastrophe. Voici donc une feuille de rose: en soufflant dessus, j'en fais un cheval rare, comme vous allez voir.

Il parut aussitôt un cheval tout vert; il avait douze pieds et trois têtes: l'une jetait du feu, l'autre des bombes, et l'autre des boulets de canon. Elle lui donna une épée qui avait dix-huit aunes de long, et qui était plus légère qu'une plume; elle le revêtit d'un seul diamant, dans lequel il entra comme dans un habit; et bien qu'il fût plus dur qu'un rocher, il était si maniable qu'il ne le gênait en rien.

--Partez, lui dit-elle, courez, volez à la défense de ce que vous aimez; le cheval vert que je vous donne vous mènera où elle est; quand vous l'aurez délivrée, faites-lui entendre la part que j'y ai.

--Généreuse fée, s'écria le prince, je ne puis à présent vous témoigner toute ma reconnaissance; mais je me déclare pour jamais votre esclave très-fidèle.

Il monta sur le cheval aux trois têtes; aussitôt il se mit à galoper avec ses douze pieds, et faisait plus de diligence que trois des meilleurs chevaux, de sorte qu'il arriva en peu de temps au haut de la montagne, où il vit sa chère princesse toute seule et l'affreux dragon qui s'en approchait lentement. Le cheval vert se mit à jeter du feu, des bombes et des boulets de canon, qui ne surprirent pas médiocrement le monstre; il reçut vingt coups de ces boulets dans la gorge, qui entamèrent un peu les écailles, et les bombes lui crevèrent un oeil. Il devint furieux, et voulut se jeter sur le prince; mais l'épée de dix-huit aunes était d'une si bonne trempe, qu'il la maniait comme il voulait, la lui enfonçant quelquefois jusqu'à la garde, ou s'en servant comme d'un fouet. Le prince n'aurait pas laissé de sentir l'effort de ses griffes sans l'habit de diamant, qui était impénétrable.

Moufette l'avait reconnu de fort loin; car le diamant qui le couvrait était fort brillant et clair, de sorte qu'elle fut saisie de la plus mortelle appréhension dont une femme puisse être capable; mais le roi et la reine commencèrent à sentir dans leur coeur quelques rayons d'espérance; car il était fort extraordinaire de voir un cheval à trois têtes, à douze pieds, qui jetait feu et flamme, et un prince dans un étui de diamant, armé d'une épée formidable, venir dans un moment si nécessaire, et combattre avec tant de valeur. Le roi mit son chapeau sur sa canne, et la reine attacha son mouchoir au bout d'un bâton, pour faire des signes au prince et l'encourager. Toute leur suite en fit autant. En vérité, il n'en avait pas besoin, son coeur tout seul, et le péril où il voyait sa maîtresse, suffisaient pour l'animer.

Quels efforts ne fit-il point! la terre était couverte des dards, des griffes, des cornes, des ailes et des écailles du dragon, son sang coulait par mille endroits, il était tout bleu, et celui du cheval était tout vert; ce qui faisait une nuance singulière sur la terre. Le prince tomba cinq fois, il se releva toujours; il prenait son temps pour remonter sur son cheval, et puis c'étaient des canonnades et des feux grégeois qui n'ont jamais rien eu de semblable. Enfin le dragon perdit ses forces, il tomba, et le prince lui donna un coup dans le ventre qui lui fit une épouvantable blessure; mais ce qu'on aura peine à croire, et qui est pourtant aussi vrai que le reste du conte, c'est qu'il sortit par cette large blessure un prince le plus beau et le plus charmant que l'on ait jamais vu; son habit était de velours bleu à fond d'or, tout brodé de perles; il avait sur la tête un petit morion à la grecque ombragé de plumes blanches. Il accourut les bras ouverts, et embrassant le prince Moufy:

-Que ne vous dois-je pas, mon généreux libérateur! lui dit-il; vous qui venez me délivrer de la plus affreuse prison où jamais un souverain puisse être renfermé: j'y avais été condamné par la fée Lionne; il y a seize ans que j'y languis; et son pouvoir était tel, que malgré ma propre volonté, elle me forçait à dévorer cette adorable princesse: mettez-moi à ses pieds pour que je lui explique mon malheur.

Le prince Moufy, surpris et charmé d'une aventure si étonnante, ne voulut céder en rien aux civilités de ce prince; ils se hâtèrent de joindre la belle Moufette, qui rendait de son côté mille grâces aux dieux pour un bonheur si inespéré. Le roi, la reine, et toute la cour étaient déjà auprès d'elle; chacun parlait à la fois, personne ne s'entendait; l'on pleurait presque autant de joie que l'on avait pleuré de douleur. Enfin, pour que rien ne manquât à la fête, la bonne grenouille parut en l'air montée sur un épervier qui avait des sonnettes d'or aux pieds. Lorsque l'on entendit drelin dindin, chacun leva les yeux; l'on vit briller le chaperon de roses comme un soleil, et la grenouille était aussi belle que l'aurore. La reine s'avança vers elle et la prit par une de ses petites pattes; aussitôt la sage grenouille se métamorphosa, et parut comme une grande reine; son visage était la plus agréable du monde.