--J'avoue que vous étiez à plaindre, lui répondit l'inconnue; mais tout ce que vous dites ne me rassure point. Vous dites que vous m'aimez; voyez si vous serez assez hardi pour m'épouser aux yeux de tous vos sujets sans m'avoir vue.
--Je suis le plus heureux de tous les hommes, puisque vous ne demandez que cela, répondit le prince; venez dans mon palais avec Laideronnette, et demain, dès le matin, je ferai assembler mon conseil pour vous épouser à ses yeux.
Le reste de la nuit parut bien long au prince; et avant de quitter le bal, s'étant démasqué, il ordonna à tous les seigneurs de la cour de se rendre dans son palais, et fit avertir ses ministres. Ce fut en leur présence qu'il raconta ce qui lui était arrivé avec l'inconnue; et, après avoir fini son discours, il jura de n'avoir jamais d'autre épouse qu'elle, telle que pût être sa figure. Il n'y eut personne qui ne crût comme le prince que celle qu'il épousait ainsi ne fût horrible à voir. Quelle fut la surprise de tous les assistants lorsque Bellotte, s'étant démasquée, leur fit voir la plus belle personne qu'on pût imaginer! Ce qu'il y eut de plus singulier, c'est que le prince ni les autres ne la reconnurent pas d'abord, tant le repos et la solitude l'avaient embellie; on se disait seulement tout bas que l'autre princesse lui ressemblait en laid. Le prince, extasié d'être trompé si agréablement, ne pouvait parler; mais Laideronnette rompit le silence pour féliciter sa soeur du retour de la tendresse de son époux.
--Quoi! s'écria le roi, cette charmante et spirituelle personne est Bellotte? Par quel enchantement a-t-elle joint aux charmes de sa figure ceux de l'esprit et du caractère qui lui manquaient absolument? Quelque fée favorable a-t-elle fait ce miracle en sa faveur?
--Il n'y à point de miracle, reprit Bellotte; j'avais négligé de cultiver les dons de la nature; mes malheurs, la solitude et les conseils de ma soeur m'ont ouvert les yeux et m'ont engagée à acquérir des grâces à l'épreuve du temps et des maladies.
--Et ces grâces m'ont inspiré un attachement à l'épreuve de l'inconstance, lui dit le prince en l'embrassant. Effectivement il l'aima toute sa vie avec une fidélité qui lui fit oublier ses malheurs passés.
LE PÊCHEUR ET LE VOYAGEUR.
Il y avait une fois un homme qui n'avait pour tout bien qu'une pauvre cabane sur le bord d'une petite rivière: il gagnait sa vie à pêcher du poisson, mais comme il y en avait peu dans cette rivière, il ne gagnait pas grand'chose, et ne vivait guère que de pain et d'eau. Cependant il était content dans sa pauvreté, parce qu'il ne souhaitait rien que ce qu'il avait. Un jour il lui prit fantaisie de voir la ville, et il résolut d'y aller le lendemain. Comme il pensait à faire ce voyage, il rencontra un voyageur qui lui demanda s'il y avait bien loin jusqu'à un village pour trouver une maison où il pût coucher.
--Il y a douze milles, répondit le pécheur, et il est bien tard; si vous voulez passer la nuit dans ma cabane, je vous l'offre de bon coeur.