--En vérité, madame, lui dit le prince, cela ne m'arrêterait pas un moment: on s'accoutume à un laid visage; le vôtre ne me paraît plus choquant, par l'habitude que j'ai de vous voir. Quand vous parlez, il ne s'en faut de rien que je ne vous trouve jolie: et puis, à vous dire la vérité, Bellotte m'a dégoûté des belles: toutes les fois que j'en rencontre une, je n'ose lui parler, dans la crainte qu'elle ne me réponde une sottise.

Cependant le temps du carnaval arriva, et le prince crut qu'il se divertirait beaucoup s'il pouvait courir le bal sans être connu de personne. Il ne le confia qu'à Laideronnette, et la pria de se masquer avec lui; car, comme elle était sa belle-soeur, personne ne pouvait y trouver à redire, et quand on l'aurait su, cela n'aurait pu nuire à sa réputation. Cependant Laideronnette en demanda la permission à son mari, qui y consentit d'autant plus volontiers qu'il avait lui-même mis cette fantaisie en tête au prince pour faire réussir le dessein qu'il avait de le réconcilier avec Bellotte. Il écrivit à cette princesse abandonnée, de concert avec son épouse, qui marqua en même temps à sa soeur comment le prince devait être habillé.

Dans le milieu du bal, Bellotte vint s'asseoir entre son mari et sa soeur, et commença une conversation extrêmement agréable avec eux. D'abord, le prince crut reconnaître la voix de sa femme; mais elle n'eut pas parlé une demi-heure, qu'il perdit le soupçon qu'il avait eu au commencement. Le reste de la nuit passa si vite, à ce qu'il lui sembla, qu'il se frotta les yeux quand le jour parut, croyant rêver, et demeura charmé de l'esprit de l'inconnue, qu'il ne put jamais engager à se démasquer: tout ce qu'il en put obtenir, c'est qu'elle reviendrait au premier bal avec le même habit. Le prince s'y trouva le premier, et quoique l'inconnue y arrivât un quart d'heure après lui, il l'accusa de paresse, et lui jura qu'il s'était beaucoup impatienté. Il fut encore plus charmé de l'inconnue cette seconde fois que la première, et avoua à Laideronnette qu'il était fou de cette personne.

--J'avoue qu'elle a beaucoup d'esprit, lui répondit sa confidente; mais si vous voulez que je vous dise mon sentiment, je soupçonne qu'elle est encore plus laide que moi. Elle connaît que vous l'aimez, et craint de perdre votre coeur quand vous verrez son visage.

--Ah! madame, dit le prince, que ne peut-elle lire dans mon âme! L'amour qu'elle m'a inspiré est indépendant de ses traits. J'admire les lumières, l'étendue de ses connaissances, la supériorité de son esprit, et la bonté de son coeur.

--Comment pouvez-vous juger de la bonté de son coeur? lui dit Laideronnette.

--Je vais vous le dire, reprit le prince. Quand je lui ai fait remarquer de belles femmes, elle les a louées de bonne foi, et elle m'a fait remarquer avec adresse des beautés qu'elles avaient et qui échappaient à ma vue. Quand j'ai voulu, pour l'éprouver, lui conter les mauvaises histoires qu'on mettait sur le compte de ces femmes, elle a détourné adroitement le discours, ou bien elle m'a interrompu pour me raconter quelque belle action de ces personnes: et enfin, quand j'ai voulu continuer, elle m'a fermé la bouche en disant qu'elle ne pouvait souffrir la médisance. Vous voyez bien, madame, qu'une femme qui n'est point jalouse de celles qui sont belles, une femme qui prend plaisir à dire du bien du prochain, une femme qui ne peut souffrir la médisance, doit être d'un excellent caractère, et ne peut manquer d'avoir un bon coeur. Que me manquera-t-il pour être heureux avec une telle femme, quand même elle serait aussi laide que vous le pensez? Je suis donc résolu à lui déclarer mon nom, et à lui offrir de partager ma puissance.

Effectivement, dans le premier bal, le prince apprit sa qualité à l'inconnue, et lui dit qu'il n'y avait point de bonheur à espérer pour lui s'il n'obtenait pas sa main; mais, malgré ces offres, Bellotte s'obstina à demeurer masquée, ainsi qu'elle en était convenue avec sa soeur. Voilà le prince dans une inquiétude épouvantable. Il pensait, comme Laideronnette, que cette personne si spirituelle devait être un monstre, puisqu'elle avait tant de répugnance à se laisser voir; mais, quoiqu'il se la peignît de la manière du monde la plus désagréable, cela ne diminuait point l'attachement, l'estime et le respect qu'il avait conçus pour son esprit et pour sa vertu. Il fut tout près de tomber malade de chagrin lorsque l'inconnue lui dit:

--Je vous aime, mon prince, et je ne chercherai point à vous le cacher: mais, plus mon amour est grand, plus je crains de vous perdre quand vous me connaîtrez. Vous vous figurez peut-être que j'ai de grands yeux, une petite bouche, de belles dents, un teint de lis et de roses: si par aventure j'allais me trouver avec des yeux louches, une grande bouche, un nez camard, vous me prieriez bien vite de remettre mon masque. D'ailleurs, quand je ne serais pas si horrible, je sais que vous êtes inconstant: vous avez aimé Bellotte à la folie; et cependant vous l'avez abandonnée.

--Ah! madame, lui dit le prince soyez mon juge: j'étais jeune quand j'épousai Bellotte, et je vous avoue que je ne m'étais jamais occupé qu'à la regarder, et point à l'écouter: mais lorsque je fus son mari, et que l'habitude de la voir eut dissipé mon illusion, imaginez-vous si ma situation dut être bien agréable. Quand je me trouvais seul avec ma femme, elle me parlait d'une robe nouvelle qu'elle devait mettre le lendemain, des souliers de celle-ci, des diamants de celle-là. S'il se trouvait à ma table une personne d'esprit, et que l'on voulût parler de quelque chose de raisonnable, Bellotte commençait par bâiller et finissait par s'endormir. Je voulus essayer de l'engager à s'instruire, cela l'impatienta: elle était si ignorante qu'elle me faisait trembler et rougir toutes les fois qu'elle ouvrait la bouche. Encore s'il m'avait été permis de me désennuyer d'un autre côté, j'aurais eu patience; mais ce n'était pas là son compte; elle eût voulu que le sot amour qu'elle m'avait inspiré eut duré toute ma vie et m'eût rendu son esclave. Vous voyez bien qu'elle m'a mis dans la nécessité de faire casser mon mariage.