*mença donc à souhaiter de ne plus sortir, et un jour qu'elles étaient priées à une assemblée qui devait finir par un bal, elle dit à sa mère qu'elle avait mal à la tête, et qu'elle souhaitait de rester à la maison. Elle s'y ennuya d'abord à mourir, et, pour passer le temps, elle fut à la bibliothèque de sa mère pour chercher un roman, et fut bien fâchée de ce que sa soeur en avait emporté la clef. Son père avait aussi une bibliothèque; mais c'étaient des livres sérieux, et elle les haïssait beaucoup. Elle fut pourtant forcée d'en prendre un: c'était un recueil de lettres, et en ouvrant le livre elle trouva celle que je vais vous rapporter.
"Vous me demandez d'où vient que la plus grande partie des belles personnes sont extrêmement sottes; je crois pouvoir vous en dire la raison. Ce n'est pas qu'elles aient moins d'esprit que les autres en venant au monde, mais c'est qu'elles négligent de le cultiver. Toutes les femmes ont de la vanité, et elles veulent plaire. Une laide connaît qu'elle ne peut-être aimée à cause de son visage; cela lui donne la pensée de se distinguer par son esprit. Elle étudie donc beaucoup, et elle parvient à devenir aimable malgré la nature. La belle, au contraire, n'a qu'à se montrer pour plaire; sa vanité est satisfaite; comme elle ne réfléchit jamais, elle ne pense pas que sa beauté n'aura qu'un temps; d'ailleurs elle est si occupée de sa parure, du soin de courir les assemblées pour se montrer, pour recevoir des louanges, qu'elle n'aurait pas le temps de cultiver son esprit, quand même elle en connaîtrait la nécessité. Elle devient donc une sotte, tout occupée de puérilités, de chiffons, de spectacle: cela dure jusqu'à trente ans, quarante ans au plus, pourvu que la petite vérole, ou quelque autre maladie, ne vienne pas déranger sa beauté plus tôt. Mais quand on n'est plus jeune, on ne peut plus rien apprendre: ainsi cette belle fille, qui ne l'est plus, reste une sotte pour toute sa vie, quoique la nature lui ait donné autant d'esprit qu'à une autre: au lieu que la laide, qui est devenue fort aimable, se moque des maladies et de la vieillesse, qui ne peuvent rien lui ôter."
Laideronnette, après avoir lu cette lettre, qui semblait avoir été écrite pour elle, résolut de profiter des vérités qu'elle lui avait découvertes. Elle redemande ses maîtres, s'applique à la lecture, fait de bonnes réflexions sur ce qu'elle lit, et en peu de temps devient une fille de mérite. Quand elle était obligée de suivre sa mère dans les compagnies, elle se mettait toujours à côté des personnes en qui elle remarquait de l'esprit et de la raison: elle leur faisait des questions, et retenait toutes les bonnes choses qu'elle leur entendait dire, et à dix-sept ans elle parlait et écrivait si bien, que toutes les personnes de mérite se faisaient un plaisir de la connaître. Les deux soeurs se marièrent le même jour. Bellotte épousa un jeune prince qui était charmant et qui n'avait que vingt-deux ans. Laideronnette épousa le ministre de ce prince; c'était un homme de quarante-cinq ans. Il avait reconnu l'esprit de cette fille, et il l'estimait beaucoup. Bellotte fut fort heureuse pendant trois mois, mais au bout de ce temps, son mari commença à s'accoutumer à sa beauté, et à penser qu'il ne fallait pas renoncer à tout pour sa femme. Il fut à la chasse, et fit d'autres parties de plaisir dont elle n'était pas, ce qui parut fort extraordinaire à Bellotte, car elle s'était persuadée que son mari l'aimerait toujours, et elle se crut la plus malheureuse personne du monde quand elle vit que son amour diminuait. Elle lui en fit des plaintes: il se fâcha; ils se raccommodèrent; mais comme ces plaintes recommençaient tous les jours, le prince se fatigua de l'entendre; en sorte qu'à la fin son mari, qui n'aimait en elle que sa beauté, ne l'aima plus du tout. Le chagrin qu'elle en conçut acheva de gâter son visage, et comme elle ne savait rien, sa conversation était fort ennuyeuse. Les jeunes gens s'ennuyaient avec elle parce qu'elle était triste, les personnes plus âgées et qui avaient du bon sens s'ennuyaient avec elle parce qu'elle était sotte; en sorte qu'elle restait seule presque toute la journée. Ce qui augmentait son désespoir, c'est que sa soeur Laideronnette était la plus heureuse personne du monde. Son mari la consultait sur ses affaires, et lui confiait tout ce qu'il pensait; il se conduisait par ses conseils, et disait partout que sa femme était la meilleure amie qu'il eût au monde. Le prince même, qui était un homme d'esprit, se plaisait dans la conversation de sa belle-soeur, et disait qu'il n'y avait pas moyen de rester une demi-heure sans bâiller avec Bellotte, parce qu'elle ne savait parler que coiffures et ajustements, en quoi il ne connaissait rien. Son dégoût pour sa femme devint tel, qu'il l'envoya à la campagne, où elle eut le temps de s'ennuyer tout à son aise, et où elle serait morte de chagrin si sa soeur Laideronnette n'avait pas eu la charité de l'aller voir le plus souvent qu'elle pouvait. Un jour qu'elle tâchait de la consoler, Bellotte lui dit:
--Mais, ma soeur, d'où vient donc la différence qu'il y a entre vous et moi? Je ne puis m'empêcher de voir que vous avez beaucoup d'esprit, et que je ne suis qu'une sotte; cependant, lorsque nous étions jeunes, on disait que j'en avais pour le moins autant que vous.
Laideronnette alors raconta son aventure à sa soeur, et lui dit:
--Vous êtes très-fâchée contre votre mari, parce qu'il vous a envoyée à la campagne, et cependant cette chose que vous regardez comme le plus grand malheur de votre vie peut faire votre bonheur, si vous le voulez. Vous n'avez pas encore dix-neuf ans, ce serait trop tard pour vous appliquer si vous étiez dans la dissipation de la ville; mais la solitude dans laquelle vous vivez vous laisse tout le temps nécessaire pour cultiver votre esprit. Vous n'en manquez pas, ma chère soeur, mais il faut l'orner par la lecture et les réflexions.
Bellotte trouva d'abord beaucoup de difficultés à suivre les conseils de sa soeur, par l'habitude qu'elle avait contractée de perdre son temps en niaiseries: enfin, à force de se gêner, elle y réussit, et fit des progrès surprenants dans toutes les sciences; et comme la philosophie la consolait de ses malheurs, elle reprit son embonpoint, et devint plus belle qu'elle n'avait jamais été; mais elle ne s'en souciait plus du tout, et ne daignait pas même se regarder dans le miroir. Cependant, son mari avait fait casser son mariage Ce dernier malheur pensa l'accabler, car elle aimait tendrement son mari; mais sa soeur Laideronnette vint à bout de la consoler.
--Ne vous affligez pas, lui dit-elle; je sais le moyen de vous rendre votre mari; suivez seulement mes conseils, et ne vous embarrassez de rien.
Comme le prince avait eu un fils de Bellotte, qui devait être son héritier, il ne se pressa point de prendre une autre femme, et ne pensa qu'à se bien divertir. Il goûtait extrêmement la conversation de Laideronnette, et il lui disait quelquefois qu'il ne se marierait jamais, à moins qu'il ne trouvât une femme qui eût autant d'esprit qu'elle.
--Mais si elle était aussi laide que moi? répondit-elle en riant.