La petite Souris la regardait avec admiration; car elle était aussi belle que le soleil. Dès que le fils du méchant roi fut sorti, la fée prit la figure d'une vieille bergère, et lui dit: "Bonjour, ma mignonne, voilà vos dindons en bon état." La jeune dindonnière regarda cette vieille avec des yeux pleins de douceur, et lui dit: "L'on veut que je les quitte pour une méchante couronne; que m'en conseillez-vous?--Ma petite fille, dit la fée, une couronne est fort belle; vous n'en connaissez pas le prix ni le poids.--Mais si fait, je le connais, repartit promptement la dindonnière, puisque je refuse de m'y soumettre; je ne sais pourtant qui je suis, ni où est mon père, ni où est ma mère: je me trouve sans parents et sans amis.--Vous avez beauté et vertu, mon enfant, dit la sage fée, qui valent plus que dix royaumes. Contez-moi, je vous prie, qui vous a donc mise ici, puisque vous n'avez ni père, ni mère, ni parents, ni amis?--Une fée, appelée Cancaline, est cause que j'y suis venue; elle me battait, elle m'assommait sans sujet et sans raison. Je m'enfuis un jour, et, ne sachant où aller, je m'arrêtai dans un bois; le fils du méchant roi s'y vint promener, il me demanda si je voulais servir à la basse-cour. Je le voulus bien, j'eus soin des dindons; il venait à tous moments les voir, et il me voyait aussi. Hélas! sans que j'en eusse envie, il se mit à m'aimer tant et tant, qu'il m'importune fort."
La fée, à ce récit, commença de croire que la dindonnière était la princesse Joliette; elle lui dit: "Ma fille, apprenez-moi votre nom.--Je m'appelle Joliette, pour vous rendre service," dit-elle. A ce mot, la fée ne douta plus de la vérité; et lui jetant les bras au cou, elle pensa la manger de caresses; puis elle lui dit: "Joliette, je vous connais il y a longtemps, je suis bien aise que vous soyez si sage et si bien apprise; mais je voudrais que vous fussiez plus propre, car vous ressemblez à une petite souillon; prenez les beaux habits que voilà, et vous accommodez."
Joliette, qui était fort obéissante, quitta aussitôt le torchon gras qu'elle avait dessus la tête; et, la secouant un peu, elle se trouva toute couverte de ses cheveux, qui étaient blonds comme un bassin, et déliés comme fils d'or; ils tombaient par boucles jusqu'à terre; puis prenant dans ses mains délicates de l'eau à une fontaine qui coulait proche le poulailler, elle se débarbouilla le visage, qui devint aussi clair qu'une perle orientale. Il semblait que des roses s'étaient épanouies sur ses joues et sur sa bouche; sa douce haleine sentait le thym et le serpolet; elle avait le corps plus droit qu'un jonc; en temps d'hiver, l'on eût pris sa peau pour de la neige; en temps d'été, c'était des lis.
Quand elle fut parée des diamants et des belles robes, la fée la considéra comme une merveille; elle lui dit: "Qui croyez-vous être, ma chère Joliette? car vous voilà bien brave." Elle répliqua: "En vérité, il me semble que je suis la fille de quelque grand roi.--En seriez-vous bien aise? dit la fée.--Oui, ma bonne mère, répondit Joliette, en faisant la révérence, j'en serais fort aise.--Hé bien, dit la fée, soyez donc contente; je vous en dirai davantage demain."
Elle se rendit en diligence à son beau château, où la reine était occupée à filer de la soie. La petite Souris lui cria: "Voulez-vous gager, madame la reine, votre quenouille et votre fuseau, que je vous apporte les meilleures nouvelles que vous puissiez jamais entendre?--Hélas! répliqua la reine, depuis la mort du roi Joyeux et la perte de ma Joliette, je donnerais bien toutes les nouvelles de ce monde pour une épingle.--La la, ne vous chagrinez point, dit la fée, la princesse se porte à merveille, je viens de la voir; elle est si belle, si belle, qu'il ne tient qu'à elle d'être reine." Elle lui conta tout le conte d'un bout à l'autre; et la reine pleurait de joie de savoir sa fille si belle, et de tristesse qu'elle fût dindonnière. "Quand nous étions de grands rois dans notre royaume, disait-elle, et que nous faisions tant de bombance, le pauvre défunt et moi, nous n'aurions pas cru voir notre enfant dindonnière!--C'est la cruelle Cancaline, ajouta la fée, qui, sachant comme je vous aime, pour me faire dépit, l'a mise en cet état; mais elle en sortira, ou j'y brûlerai mes livres.--Je ne veux pas, dit la reine, qu'elle épouse le fils du méchant roi; allons dès demain la quérir et l'amenons ici."
Or, il arriva que le fils du méchant roi, étant tout à fait fâché contre Joliette, alla s'asseoir sous un arbre, où il pleurait si fort, si fort, qu'il hurlait. Son père l'entendit; il se mit à la fenêtre, et lui cria: "Qu'est-ce que tu as à pleurer? Comme tu fais la bête!" Il répondit: "C'est que notre dindonnière ne veut pas m'aimer.--Comment! elle ne veut pas t'aimer? dit le méchant roi. Je veux qu'elle t'aime ou qu'elle meure." Il appela ses gens d'armes, et leur dit: "Allez la quérir; car je lui ferai tant de mal, qu'elle se repentira d'être opiniâtre."
Ils allèrent au poulailler, et trouvèrent Joliette, qui avait une belle robe de satin blanc, toute en broderie d'or, avec des diamants rouges, et plus de mille aunes de rubans partout. Jamais, au grand jamais, il ne s'est vu une si belle fille: ils n'osaient lui parler, la prenant pour une princesse. Elle leur dit fort civilement: "Je vous prie, dites-moi qui vous cherchez ici?--Madame, dirent-ils, nous cherchons une petite malheureuse, qu'on appelle Joliette.--Hélas! c'est moi, dit-elle; qu'est-ce que vous me voulez?" Ils la prirent vitement, lièrent ses pieds et ses mains avec de grosses cordes, de peur qu'elle ne s'enfuît; ils la menèrent de cette manière au méchant roi, qui était avec son fils. Quand il la vit si belle, il ne laissa pas d'être un peu ému; sans doute qu'elle lui aurait fait pitié, s'il n'avait pas été le plus méchant et le plus cruel du monde. Il lui dit: "Ha, ha! petite friponne, petite crapaude, vous ne voulez donc pas aimer mon fils? Il est cent fois plus beau que vous, un seul de ses regards vaut mieux que toute votre personne. Allons, aimez-le tout à l'heure, ou je vais vous écorcher." La princesse, tremblante comme un petit pigeon, se mit à genoux devant lui, et lui dit: "Sire, je vous prie de ne me point écorcher, cela fait trop de mal; laissez-moi un ou deux jours pour songer à ce que je dois faire, et puis vous serez le maître." Son fils, désespéré, voulait qu'elle fût écorchée: ils conclurent ensemble de l'enfermer dans une tour, où elle ne verrait pas seulement le soleil.
Là-dessus, la bonne fée arriva dans le char volant avec la reine; elles apprirent toutes ces nouvelles; aussitôt la reine se mit à pleurer amèrement, disant qu'elle était toujours malheureuse, et qu'elle aimerait mieux que sa fille fût morte que d'épouser le fils du méchant roi. La fée lui dit: "Prenez courage, je vais tant les fatiguer que vous serez contente et vengée."
Comme le méchant roi allait se coucher, la fée se met en petite Souris, et se fourre sous le chevet du lit: dès qu'il voulut dormir, elle lui mordit l'oreille. Le voilà bien fâché, il se tourne de l'autre côté, elle lui mord l'autre oreille; il crie au meurtre, il appelle pour qu'on vienne; on vient, on lui trouve les deux oreilles mordues, qui saignaient si fort qu'on ne pouvait arrêter le sang. Pendant qu'on cherchait partout la Souris, elle alla en faire autant au fils du méchant roi. Il fait venir ses gens, et leur montre ses oreilles qui étaient tout écorchées; on lui met des emplâtres dessus. La petite Souris retourna dans la chambre du méchant roi, qui était un peu assoupi; elle mord son nez et s'attache à le ronger; il y porte les mains, et elle le mord, et l'égratigne. Il crie: "Miséricorde, je suis perdu!" Elle entre dans sa bouche et lui grignote la langue, les lèvres, les joues. L'on entre; on le voit épouvantable, qui ne pouvait presque plus parler, tant il avait mal à la langue; il fit signe que c'était une Souris. On cherche dans la paillasse, dans le chevet, dans les petits coins: elle n'y était déjà plus; [12] elle courut faire pis au fils, et lui mangea son bon oeil (car il était déjà borgne). Il se leva comme un furieux, l'épée à la main; il était aveugle, il courut dans la chambre de son père, qui de son côté avait pris son épée, tempêtant et jurant qu'il allait tout tuer, si l'on n'attrapait la Souris.
Quand il vit son fils si désespéré, il le gronda; et celui-ci, qui avait les oreilles échauffées, ne reconnut pas la voix de son père, il se jeta sur lui. Le méchant roi, en colère, lui donna un grand coup d'épée, il en reçut un autre; ils tombèrent tous deux par terre, saignant comme des boeufs. Tous leurs sujets, qui les haïssaient mortellement, et qui ne les servaient que par crainte, ne les craignant plus, leur attachèrent des cordes aux pieds, et les traînèrent dans la rivière, disant qu'ils étaient bienheureux d'en être quittes.