Voilà le méchant roi mort et son fils aussi. La bonne fée, qui savait cela, alla quérir la reine; elles allèrent à la tour noire, où Joliette était enfermée sous plus de quarante clefs. La fée frappa trois fois avec une petite baguette de coudre à la grosse porte, qui s'ouvrit, et les autres de même. Elles trouvèrent la pauvre princesse bien triste, qui ne disait pas un petit mot. La reine se jeta à son cou. "Ma chère mignonne, lui dit-elle, je suis ta maman la reine Joyeuse." Elle lui conta l'histoire de sa vie. O bon Dieu! quand Joliette entendit de si belles nouvelles, à peu tint qu'elle ne mourût de plaisir. Elle se jeta aux pieds de la reine, elle lui embrassait les genoux, elle mouillait ses mains de ses larmes, et les baisait mille fois. Elle caressait tendrement la fée, qui lui avait apporté des corbeilles pleines de bijoux sans prix, [13] d'or et des diamants; des bracelets, des perles, et le portrait du roi Joyeux entouré de pierreries, qu'elle mit devant elle. La fée dit: "Ne nous amusons point, il faut faire un coup d'État: allons dans la grande salle du château haranguer le peuple."

Elle marcha la première, avec un visage grave et sérieux, ayant une robe qui traînait de plus de dix aunes; et la reine une autre de velours bleu, toute brodée d'or, qui traînait bien davantage. Elles avaient apporté leurs beaux habits avec elles; puis elles avaient des couronnes sur la tête, qui brillaient comme des soleils. La princesse Joliette les suivait avec sa beauté et sa modestie, qui n'avaient rien que de merveilleux. Elles faisaient la révérence à tous ceux qu'elles rencontraient par le chemin, aux petits comme aux grands. On les suivait, fort empressé de savoir qui étaient ces belles dames. Lorsque la salle fut toute pleine, la bonne fée dit aux sujets du méchant roi, qu'elle voulait leur donner pour reine la fille du roi Joyeux qu'ils voyaient, qu'ils vivraient contents sous son empire, qu'ils l'acceptassent; qu'elle lui chercherait un époux aussi parfait qu'elle, qui rirait toujours, et qui chasserait la mélancolie de tous les coeurs. A ces mots chacun cria: Oui, oui, nous le voulons bien; il y a trop longtemps que nous sommes tristes et misérables. En même temps cent sortes d'instruments jouèrent de tous côtés. Chacun se donna la main et dansa en danse ronde, chantant autour de la reine, de sa fille et de la bonne fée: Oui, oui, nous le voulons bien.

Voilà comme elles furent reçues. Jamais joie n'a été égale. On mit les tables, l'on mangea, l'on but, et puis on se coucha pour bien dormir. Au réveil de la jeune princesse, la fée lui présenta le plus beau prince qui eût encore vu le jour. Elle l'était allé quérir dans le char volant jusqu'au bout du monde; il était aussi aimable que Joliette. Dès qu'elle le vit, elle l'aima. De son côté, il en fut charmé, et pour la reine, elle était transportée de joie. On prépara un repas admirable et des habits merveilleux. Les noces se firent avec des réjouissances infinies.

MORALITÉ.

Cette princesse infortunée,

Dont tu viens de voir les malheurs,

Dans sa prison abandonnée,

Eût d'un destin cruel éprouvé les rigueurs;

Elle eût pleuré dans sa naissance

Joliette exposée à la mort,